10/04/2012

Trente Mars Douze : Ecrire pour être lu.

      -Tu aurais voulu quoi, finalement ?

      -Je n’en sais rien. Franchement. Je le sens,c’est tout. J’en sais rien, je dis, et en même temps  je le sais très bien. Ecrire, ça c’est sûr. Parce que j’ai ça dans la peau, comme la musique, aussi fort que la musique. Et en même temps, être lu. Partager. Pas  de sens d’écrire seul dans son coin, pas plus que de faire de la musique dans sa salle de bains. Ecrire, pour dire quelque chose. Qui touche à l’essentiel, à la source, aux racines du Vivant. Ce genre de conneries, là.

        -Pourquoi, conneries ?

        -Parce que c’est pas Tendance. Ça marche pas. Ça ne marche plus, plutôt. Ça ne les concerne pas. Regarde. Ceci, est-ce qu’ils vont lire ? Même pas. Ils vont le zieuter, le scanner. Et ils réagiront à un mot, à une virgule. A un blanc. Réagir. Concurrence d’egos.  Ils ne capteront rien de l’essentiel.

        -Tu exagères, quand même. Y’en a qui saisissent.

        -Ils sont rares. Regarde ici,  autour de toi. On est dans le TGV, on vient de quitter Reims, on va sur Paris-Est. Ils sont en train de s’installer, chacun à sa place fixée par l’Autorité. Et ils sortent tous leur chapelet...

        -Vois pas de chapelets, moi ...

        -Regarde mieux. Tous les trucs pour être ailleurs, pour ne pas être présents, ici et maintenant, dans ce train entre Reims et Paris.  C’est ça que j’appelle les chapelets. Tous les I-quelque chose –ipode, ifone, tous ces noms angliches, comme par hasard...Casques, claviers, portables...Toute la panoplie des Vrais Croyants, comme les chapelets dans ma jeunesse.  Pourtant, il y a  encore des fenêtres, dans ces imitations de trains, même si de moins en moins. Il y a d’autres gens. Des regards à croiser. Des sourires à échanger. Des rencontres à faire.  Ils ne le feront pas. Sont dans leur bulle, leur cocon, Désespérément seuls, convaincus de »communiquer » avec l’univers entier. Coupés de tout. Ça me fout le bourdon., tiens...

 

 

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        -Exagère pas. Il se passe quand même parfois quelque chose.

        -Oui. Mais honnêtement, je me demande comment.

        -Bon. Tu as quand même, un beau jour, commencé ce blogue, là.

        -Oui. Et d’autres. Trois, en tout. Je voulais amener un point de vue différent sur l’actualité, le monde, la nature, les gens. Les gens dans la Nature. La Vie. La Joie. Comment on vit, comment on souffre.  Mais ils ne savent même pas qu’ils souffrent. Et...C’est quoi ce bidule ?

        -Un micro. Faut t’habituer à causer là-devant, ça fera du bien à ton narcissisme.

        -Bon. On rentre en spectacle, alors ?

        -De toutes façons, tout est spectacle, de nos jours. Alors...Tiens, considère ça comme une thérapie.

        -Bon. Je disais quoi ?

        -Tu parlais du blogue. Des gens qui sont pas là...

        -Ouais. Alors, imagine, une fois. Je sors mon harmonica. Ici. Je commence un blues. Il se passe quoi ?

        -Ils applaudissent !

      -Dans le meilleur des cas. Mais, de nouveau, c’est créer la distance. On est pas dedans, on ne rentre pas dans le blues. On est dehors.

On ne part pas en transes, on applaudit.

On dit « bravo l’artiste », ce qui permet d’éviter le collectif, de tout ramener à un individu, censé, bien sûr, avoir une espèce de don magique. Et on paie en frappant les mains, en rendant le soi-disant artiste narcissique....

Avant la guerre de 14, dans les campagnes, personne ne savait ce que c’était, d’applaudir.  Le spectacle, maintenant, c’est ça. L’artiste d’un côté, le public de l’autre. ..

Non. Le plus probable, c’est qu’ils vont vite réaliser que c’est pas un animation programmée, et ça va les agacer. On me demandera poliment de la boucler, parce que je les empêche de jouer avec leur chapelet. Et, à cause de tout ça, on fait des blogues. Dans des structures qui sont prévues pour que, justement, on puisse un peu décharger sa colère, sa tristesse. Et, souvent, sa haine et sa frustration.

        -Prends-le comme un exercice, bêtement. Peu à peu, tu apprivoises les mots.

        -Pas faux. Mais en même temps, quasi forcé, je pense à l’audimat. Le plus grand des pièges. Est-ce qu’ils me lisent ? Qu’est-ce qu’ils en pensent ?

        -On aime pas faire des trucs qui servent à rien, c’est vrai.

        -Ouais. Au départ ; ils disaient « votre journal intime sur le Net ». et beaucoup ont couru. C’est vite devenu une chambre d’échos à commérages planétairement locaux. Ou un étalage de narcissisme dans un contexte de concurrence féroce entre egos. Tout autre chose que le vieux journal intime qu’on écrivait seulement pour son ange gardien.

        -Ou les archéologues du futur.

        -Si tu veux. Mais là, non. C’était, déjà au départ, tellement foutu que je me demande si c’était pas délibéré, une manipulation de plus.

        -Délibérée ?

        -Oui. Vous êtes le centre du monde. Parlez de vous. Vous êtes le plus beau, le plus fort. Le plus adapté.

        -Le client est roi, en somme ?

        -En quelque sorte. Reste à savoir de quoi....

 

 

 

Commentaires

J'aime beaucoup la chute.

Marie

Écrit par : caf de montpellier | 11/04/2012

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