03/05/2012

Chiffres Guerriers...

        -Des chiffres !

        -Mais...J’ai encore rien dit !

        -Juste. D’habitude, c’est toi qui commences, c’est vrai. Par une banalité du genre : «  C’est quoi ? Tu fais quoi ? Quoi de neuf ? « , tu vois. Aujourd’hui, je prends les devants, avant que tu ne me demandes ce que je glande.

        -Tu serais pas de mauvais poil, toi ?

        -Entre autres. Donc, j’écris des chiffres. Je fais mes équations personnelles. Privées, comme on doit dire de nos jours. Je prends tous les chiffres qui constituent ma date de naissance, je les mélange, les triture, les malaxe, les maltraite, les fais cuire à petit feu, afin qu’ils me sortent, par la magie d’un miracle que je mérite autant que n’importe qui d’autre, les numéros gagnants du Lotto.

        -Du ... ? ! ?

        -Lotto. ! Oui ! Marre. Veux devenir, comme ils disent, scandaleusement riche, et me tirer de ce putain de monde à la con qui se rend même pas compte qu’il est en train de crever...

 

 

Guerriers, morale, abstinence, souffrance, joie vivante, bonheur, partage,

 

 

        -(..) Euuuh...T’es sûr que ça va ?

        -Non, ça va pas ! Si tu commences à poser des questions aussi idiotes que mes collègues de boulot, c’est pas la peine. Y a rien qui va, rien ! Misère et solitude au programme, rien d’autre comme horizon. Rien d’autre comme perspective. Et tu sais ce que ça veut dire, solitude ?

        -Pas trop, non. Me reste encore beaucoup à apprendre de vos coutumes si pittoresques.

        -Solitude. Ça veut dire : « abstinence ». Ça veut dire : « plus jamais « . Plus jamais la joie partagée. Plus jamais les corps qui se retrouvent. Plus jamais le soleil intérieur. Plus jamais le bonheur de se sentir pleinement vivant, jusqu’au bout des orteils.

        -Mouais. Le pire des châtiments, quoi ! Si j’ai bien compris ce que vous entendez par là...

        -Exact. Et c’est ainsi qu’on punit ceux qui n’ont pas été capables de faire la guerre, ou qui ont refusé, ou les deux. C’est ainsi qu’on les punit de ne pas s’être battus pour être les premiers à l’école, les premiers à la Grande École, les premiers au boulot, les premiers dans la lutte impitoyable que les guerriers doivent se livrer entre eux pour l’accès aux femelles, avec, d’ailleurs, l’approbation soumise de ces dernières.

        -C’est vrai, ça ?

        -J’exagère même pas. Je vais te dire, c’est encore pire que ça. Et le pire des pires, c’est qu’ils ne le savent même pas. Ils souffrent, et ils en rient. Ils ont mal, et ils regardent la télé, pour faire passer. Ils prennent des médocs. Ils jouent au Lotto. Ils se font opérer. Ils vont en vacances dans des ghettos dorés. Et quand, par hasard, ils en parlent, ils font semblant d’en rire. Les guerriers doivent rire de leur souffrance. Mais il est convenu de n’en point parler.

        -Tu parles bien de...

        -Oui, évidemment ! De quoi tu veux que je parles ? De ce truc, dont on ne peut parler qu’avec des mots grivois, ou médicaux, et avec des sous-entendus. Mais qu’est-ce qui donne un sens à cette vie, si ce n’est le bonheur de se sentir vivant ? Regarde autour de toi, grands dieux !

        -Ben oui, on avait remarqué, et ça nous intrigue pas mal. Cette omniprésence des femelles dans vos images, sur vos écrans, dans vos journaux, la plupart du temps dans des attitudes qui sont chez nous des invites sans équivoque au partage de la joie vivante...Mais pas chez vous, apparemment ?

        -Oh que si ! C’est là tout l’art. Chez la plupart des gens, les « perdants », il n(y a plus que la nostalgie de ce qui aurait pu être. Alors, ils achètent le produit qu’enveloppe l’image. Ils achètent, et ils achètent encore. Et ils travaillent, de plus en plus, pour pouvoir payer. Et jamais, bien sûr, ils ne seront comblés.

        -Et c’est ça, ce qui te fâche...

        -Bien sûr. Mais ce qui me fâche encore plus, c’est que dans cette période où la parole se libère un petit peu, un tout petit petit peu, ils continuent à jurer par leurs vieilles morales de guerriers, et ne veulent rien savoir de cette souffrance-là.

        -Bon, bon, bon. En somme, on était partis, à l’époque, de DSK, et on y revient par la tangente...Et tes chiffres, là ?

        -Ben, je vais les jouer, tiens !

        -Et si tu gagnes ?

        -Très simple. Mon premier acte de riche scandaleux sera de te dénoncer comme immigré clandestin. Na !

 

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