21/05/2012

Vieux Ringards...

       -Ça va être dur... !

       -Je te crois. !

[ Ils sont assis autour d’une table, l’un face à l’autre. A peu près au centre, une bouteille de rosé, entamée. Du Listel, à vue de nez. Un cendrier se remplit doucement de mégots. Pas des cigarettes, des roulées.  ]

       -Je te sers ?

       -A ton avis ?

[ Comme un gargouillis de fontaine au milieu d’un bois. Tintement de verres. Bruits de gosiers et claquements de langue.]

       -Donc, tu me crois. Bon. C’est déjà ça. Mais franchement, je me sens un rien paumé, là, pour le moment.

       -Rien d’étonnant. Tu ne t’en rends pas vraiment compte, mais tu avances. A une vitesse pour vous phénoménale. Tu es presque sorti de leur champ des possibles.

       -Le quoi ? Le chant des possibles ? Comme le chant du monde ?

       -Non. Pas comme ça. C’est pas « hé, ho, j’aime bien la bouteille, oh, hé, le bon vin du matin » . Limite rien à voir. Champ. Comme y en a plain autour de ton bled. Mais c’est pas du colza, ni du maïs, ni des ruminants qu’on met dedans. C’est des possibles. Des trucs qui peuvent arriver, qui peuvent se produire. Poliment, bien sûr, et en respectant la « Netéthiquette ».

       -Ah ouais, d’accord. Je vois. Et en fait je vois rien du tout. Moi je te dis, « ça va être dur », et toi, tu me causes ruralité.

       -Un champ, c’est aussi un ensemble comprenant un certain nombre de bidules...Vois ça plutôt comme une pâture clôturée. Ils sont là-dedans, ils déambulent. Ils savent où sont les clôtures. Le fil électrique, tu vois ? Et sentent, d’instinct, quand on se trouve trop près des limites. C’est peut-être la seule chose qu’ils perçoivent encore, mais ça, ils le sentent. Et ça les rend enragés si quelqu’un s’en approche volontairement, ou, pire, leur montre qu’il n’est pas difficile de passer dessous. 

       -Bien reçu. Danger, alors ?

       -Danger. Gros risques de réactions lourdement émotionnelles, de virulentes à très virulentes. Avec appel éventuel à la délation anonyme, pas besoin de te faire un dessin.

Tu en fais ce que tu veux. Mais, pour toi, ça devrait suffire de comprendre ce qui se passe dans leur monde, et comment ils y fonctionnent.

       -J’y ai mis trente ans, quand même !

       -Je te le fais pas dire. Et moins d’un an pour jeter l’éponge, ce qui n’est pas trop mal., pour parler comme vous.

       -Je le répète, ça va être dur.

       -Non... Pas vraiment. C’est dur tant que tu te sens impliqué. Dis-toi bien que tu n’es plus concerné. Que tu as pris le maquis depuis longtemps  Que s’ils ont envie de croire dans leurs croyances préformatées, tu n’y peux rien. Et n’essaie surtout pas de t’y opposer.

Le hic, c’est ton passé, évidemment. Les émotions, les souffrances qui ressortent, en particulier quand il est question de ce truc dont tu parlais, là, l’autre fois.

       -La NMS ? ?

       -La Haine-et-Messe ? Ah, c’est des lettres !  Joli. Je n’ai jamais très bien capté votre goût immodéré pour les abréviations confusantes et les chiffres emmêlés, je dois dire.

       -Normal. T’es qu’un étranger, tu peux pas savoir...

Ça veut dire : « La Nouvelle Morale Sexuelle ». Celle qui s’insinue partout, en attendant qu’on l’impose par la force. Semble beaucoup plus efficace que l’ancienne,

       -Ah oui. Ce truc là. Le prélude au clonage, quoi ?

       -J’en ai bien peur.

       -Et tu as raison. D’en avoir peur. Mais pas de t’en faire. Parce qu’ils n’iront pas jusque là. Ils n’auront pas le temps. Et c’est inéluctable. Et c’est tant pis pour eux.

       -Alors ? Rien à faire ?

       -Espérer un sursaut du Vivant. Qui viendra, de toutes façons. Etre prêt à plonger dans ce courant-là.

       -Et ne rien dire ?

       -Oh si, bien sûr ! Mais pas sur cette scène-là. Celle des gens qui y croient. Tu connais mieux que moi leur manie des bûchers.

       -Ouais...

       -Alors, tu tires ta révérence. Plus de thèmes politiques. Plus de réflexions sur l’actualité qu’ils se fabriquent. Et qui, d’ailleurs, est insondablement vide, à l’image de leur monde intérieur. Finis les appels à l’insurrection des consciences. Ils comprendront d’eux-mêmes, ou pas du tout. De toutes façons, arrête de te battre la coulpe. Personne n’y peut mie. Ils ont peur de la Vie, c’est comme ça, et rien ne les changera, jamais.

       -Jamais ?

       -Regarde ce que sont devenus tes copains du temps jadis...C’est pas de ce côté que viendra un changement, s’il doit venir. Après tout, tu es autre chose, non ? Arrête de te prendre pour un chroniqueur médiatique.

Laisse-les se battre entre eux, se déchirer sur une virgule, ou sur un point, ou sur un atome, ou sur une hormone, ou sur une molécule. Laisse-les instaurer des lois qui interdisent aux gens de voir des vessies quand on leur dit « c’est des lanternes ».

Ça t’intéresse, de continuer comme ça ?

       -Pas vraiment.

       -Alors ?

       -Scrupules, comme toujours. Le Devoir Sacré. Le devoir de parler, quand on sait.

       -Foutaises. Laisse-les courir au précipice. Et de temps à autre, chante leur une chanson en Gaulois, sonne-leur un air de crincrin. Que pendant une seconde ils sentent quelque chose vibrer en eux. Que le temps d’un battement ils sentent Gaïa vivre sous leurs pieds.

Devoir de parler ! Vous me faites marrer avec vos devoirs, vos obligations morales, vos scrupules ! Vous avez jamais remarqué qu’il y a quelque chose qui sonne faux , là-dedans ?

       -Eux non, apparemment.....J’y croyais, moi, pourtant. Un de mes premiers textes, c’était « le feu sur la colline ». Tu sais, ce truc-là : un feu qui s’allume, et d’autre feux qui s’allument sur les collines d’alentour, comme en réponse.

       -Et ça a donné ?

       -Rien, évidemment. Mon feu s’est éteint, le jour s’est levé, et les collines d’alentour étaient vides de toute présence humaine. Mais j’avais bien aimé l’écrire, à l’époque.

       -C’est bien ce que je te dis. Reviens au Plaisir. Le vrai plaisir. La joie de vivre. La Joie tout court. Et si tu veux parler, il reste la philosophie.

       -C’est quoi, ce truc-là ?

       -Encore un truc de Vieux Ringards. Je t’expliquerai, à l’occasion.

 

Commentaires

Très belle plume ! :) Marie

Écrit par : baby sitting | 22/05/2012

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