30/05/2012

Yi-King et Lanterne

        -Rien à ajouter...

        -C’est à dire ?

        -Rien d’autre depuis la dernière fois. Je continue à m’indigner, à rager, à tempêter. Toujours pour les mêmes raisons. La prodigieuse attaque idéologique en cours contre les fondements mêmes du Vivant.

Et puis je me rends compte que je suis seul, tout seul, et que c’est inutile de faire quelque chose, et puis quoi, d’abord ?, et que tu as raison, et que les sages anciens ont raison, le non-agir, « wu-wei », tout ça...

        -Je me disais aussi...Tu t’agites pour rien.

        -Sans espoir. Je sais. Mais ça suffit pas de la savoir, faut changer de cap, et la barre est lourde.

        -Cherche un courant. Je veux dire, trouve un courant.

        -Oui. J’étais tellement paumé, la dernière fois, que j’ai interrogé le Yi-King.

        -Ah ouais... ! !

        -Tu...connais ?

        -Un des rares trucs de votre banlieue qu’on se donne la peine d’étudier. Une des rares perles qui font croire à certains que vous n’êtes pas tout-à-fait foutus. Qu’il vous reste un avenir.

        -Rien à voir avec l’avenir, pourtant..

        -Je sais. Façon de parler. Votre vision du Réel est tellement tronquée, unilatérale, myope, qu’il est difficile de s’en approcher en utilisant une de vos langues dominantes. Vos mots sont inexacts, imprécis, entachés d’émotions mal placées et de manques irréductibles. Au point qu’un de vos sages estimait nécessaire de se déplacer avec une lanterne quand il cherchait quelqu’un à qui parler. Et donc, tu disais ?

        -Que j’ai interrogé l’oracle, comme disent ceux qui croient aux pouvoirs occultes.

Et que la réponse m’a réjoui, tout en me condamnant à ronger mon frein.

        -Essaie les carottes, c’est meilleur...Euh...Escuse, ça m’a échappé.

        -Heum...Donc, j’ai tiré l’hexagramme 24, ..

        -Fu ! Le Retour !

[ Bouche bée, le temps d’un battement ]

        -Là, tu m’impressionnes.

        -Effets spéciaux. Paraît que vous aimez ça.

        -Bref. La réponse m’a impressionné, elle aussi. D’abord, la beauté du kanji, que je m’applique parfois à dessiner.

        -Excellent exercice.

        -N’est-ce-pas ? La calligraphie. L’art martial du dessin. Le geste juste, sans scories, sans traces. Répéter cent fois, mille fois, jusqu’à ce que tout, la main, la tête, l’œil, le marqueur, la feuille, ne fassent plus qu’un, Jusqu’au moment où tout coule de source, où il n’y a plus rien entre la Vie et sa trace...

        -Bon début. Et le reste ?

        -Le signifié ? Le sens ? L’explication ? la voie ?

        -Le quai ?

        -Te fiche pas de moi....Ça disait : « Retour. La résurgence. Le tout début du renouveau. »

Et encore : « Sortie et rentrée, sans fébrilité ». « Le chemin retourne en avant, retourne en arrière »

        -Ça colle. Mieux : ça converge.

        -Te le fais pas dire. Et encore : « Ainsi les anciens rois, en fermant les passages au moment des solstices, faisaient que marchands et voyageurs ne circulaient pas. »

        -Et tu en captes quoi ?

        -La paix. Le retour aux sources, aux miennes, de sources. La fin des tracas inutiles, émotionnels, passionnels. La contemplation des pensées tarabiscotées qui continueront à surgir, sans se donner la peine de s’y arrêter. Sans le devoir de mise-en-oeuvre. La fin de l’indignation.

        -Et la question, c’était quoi ?

        -Et si j’arrêtais de me battre ?

Commentaires

Vivement une suite ! :) Marie

Écrit par : caf de montpellier | 31/05/2012

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