11/06/2012

L'arbre et la porte.

        -Sensei ?

        -Plaît-il ? Tu m’appelles Sensei, maintenant ? Tu as trop bu, ou ta as percuté un arbre en venant ?

        -Y a un peu de ça...

        -Précise...Je te signale que moi, je suis à jeun...

        -Non. L’arbre.

        -L’arbre ? [...] Ah tiens ...

[Long silence méditatif. Puis il se lève, va vers la cuisine. Ramène une bouteille et deux verres. Pose un verre d’avant son interlocuteur qui semble perdu dans une rêverie cosmique. Se rassied. Remplit les verres d’un liquide jaune-vert, pétillant. ..]

        -Santé, comme vous dites par ici...

[L‘autre, toujours rêveur, porte le verre à ses lèvres. Lape un peu. Clappe la langue.]

        -Aah.. ! [Il semble émerger]..Du cidre...[ Claquement de langue ] Breton ?

        -Tout à fait indiscutable. Alors ? Ton arbre ?

        -Ah oui...[ son regard se fait vague ] Sensei...

        -Mais pourquoi Sensei, grands dieux ! Continue comme ça et tu vas me dédier un autel, et te prosterner devant, et chanter le Hannya Shingiyô, et allumer de l’encens, et je te fais remarquer, en outre, qu’en principe on est pas sensés renverser les rôles, et que c’est toi qui sers à boire, d’ailleurs c’est pas le rôle de l’invité, tu es chez toi, b...

        -Qui est le Maître ?

        -Aaaah ! Voilà ! Bois encore un coup, ça te remet la tête à sa place...Mais tu sais quand :même qu’il n’y a pas de réponse. C’est à la fois la question centrale et la moins importante de toutes. Il n’y a, en réalité, ni maître ni élève. Tu sais certaines choses et moi, j’en sais certaines autres. Je te pose des questions et tu m’en poses. Tu as un regard et j’en ai un autre. Nous ne faisons rien d’autre que métisser nos paysages intérieurs. Harmoniser nos perceptions...Echanger des informations, vulgairement dit.

        -L’arbre.

        -Oui ?

        -C’était pas un arbre. C’était une plage.

        -Bon. Tout est possible, bien entendu.

        -Je voulais voir la mer. Besoin d’air. Besoin de me plonger dedans. Elle me manquait trop. Je suis parti vers Dunkerque. Bray-Dunes, exactement...J’ai marché une journée le long des vagues. Et j’ai eu peur. Très peur.

-Peur...[Songeur ] Ouais, ouais...

        -Oui. Peur. J’ai déjà vu la mer plate, comme morte. Sans air. Je l’ai déjà vue noire. Je ne l’ai jamais vue ainsi. Sa respiration. Une haleine noire, fétide, lourde, qui serre le coeur et mange toute lumière...et s’en allait vers l’intérieur des terres...Est-ce que tu sais quelque chose de ça ?

 

 

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        -Elle se nettoie, c’est tout. Elle bougeait ?

        -Oh oui. Vivante. Pas froide. Mais mes pieds devenaient transparents, à son contact. Le gauche dans le mauve, le droit dans le rouge.

        -Oui oui...Et tu as eu peur...

        -Peur. Et puis déprime. Comme une sensation de fin du monde...

        -Banal. Certes impressionnant. Un choc, quoi ?

        -Oui. L’exact contraire de ce qu’on va chercher au bord de la mer...

        -Bon, ta plage, c’était pas un arbre, c’était un mur. Un mur de béton.

        -Oui. Et le lendemain, j’ai traversé le pays dans l’autre sens. Pluie battante. Nuages noirs, parfois d’encre. Et tous les gens que j’ai croisés, partout, vaquaient. A leurs routines.  Ordinaires. Eux, rien ne leur fait peur...sauf les femmes voilées, peut-être...

        -Crois-tu ?

        -J’en sais rien. Et je m’en fous. C’est seulement que j’ai, là, réellement compris que ça ne sert à rien de se battre...

        -Ah ! Je commence à piger ton « Sensei » du début.

        -Oui. Existe-t-il un non-Eveil ? Quelque chose qui soit radicalement l’inverse de l’Eveil ?

        -Tu as compris un truc important, non ?

        -Un peu, oui...Depuis je ne m’en fais plus trop pour eux. J’ai fait des confettis avec quelques-uns des brouillons que je destinais à des activités militantes. J’ai rattrapé mes lessives en retard...

        -Alors. L’Eveil ? 

        -Sais pas. Une porte, peut-être ?

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