15/10/2012

Au Seuil du Désert

        -Bon, alors ,tu laisses tomber ?

        -Bien envie. Bon, d’accord, c’est vrai que j’ai quelque chose à dire. Que je le dis. Que ça a, donc, un sens. Que parfois, je fais de belles envolées. Que, oui, ça me donne l’impression de combattre, tu vois, de fournir parfois des informations qui pourraient être essentielles à une résistance anti-robotisation, mais rien, que dalle, nib, netra, nada.

Pas le moindre écho, nulle part. L’infini silence des galaxies. Un filet d’eau qui se perd dans une terre aride. ..

Bref. Dès lors, je me pose, en toute bonne logique, la question que voici : à quoi, foutrebleu, cela sert-il ?

        -Tu me poses la question, là ?

        -Même pas. Appelle ça un constat, si tu veux bien. J’ai plus envie de perdre mon temps à ça. Plus envie de chercher. Plus envie de me creuser la tête à définir ce que tout le monde devrait, simplement, pouvoir sentir en soi-même. Plus envie de contacter des gens dont le seul intérêt est d’être, de par leur position, à un nœud de diffusion de l’information, un noeud-rhône, si tu veux, d’envoyer des courriels, des mises au point, des demandes d’explications qui restent toujours sans réponse, tant il est vrai qu’on ne questionne pas la Foi, surtout si elle est de Gauche et Scientifique...

Plus envie d’essayer de participer à ces débats internautiques, qui sont d’ailleurs aussi tronqués au départ que leurs équivalents médiatiques, à croire que l’esprit critique n’est pas pixelisable. D’ailleurs, c’était plus mon cap, si tu te souviens bien....

        -Me souviens. J’étais censé te fournir des conseils, non ? Te servir de guide, de gourou, comme vous dites.

        -Non. De caûtche. Co-ache. Gourou, c’est mal. Cautche, c’est bien.

        -J’arriverai jamais à piger votre Morale. Mais tu voulais trouver la voie du Narcissisme sacré, c’est bien ça ? Pour faire comme tout le monde et ne plus te sentir tout seul ?

        -Oui. Oui, et non. J’ai quelque chose à dire, et c’est pas possible de le faire entendre, alors qu’avant, il y a trente ans, c’était possible, et ça, ça m’étonne, parce que j’avais toujours cru au progrès, et au progrès de l’Humanité, et je me suis dit, bon, c’est pas le bon bout, aujourd’hui il faut parler de soi, je vois pas trop l’intérêt mais c’est ça qui marche, sur cette chose bizarre qu’il appellent la Toile et qui est devenu le moteur unique des rencontres non encore tarifiées, où ce qui accapare, qui focalise, qui concentre l’attention, ce sont de colossaux monuments de nombrilisme névrotiquement égocentrique, c’est ça qui marche, mon pote.

        -Et c’est pas ton truc...

        -Non. Je vois pas l’intérêt. Parler de moi, c’est pas intéressant. Et ça m’emmerde, profondément. Je suis pas différent des autres. Je suis vivant. Eux aussi...( Silence pensif ) Enfin, en principe, du moins.

 

 

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        -Donc, on y revient, tu laisses tomber.

        -Ouais. Et pour de bon, ce coup-ci.

        -L’écriture ?

        -Non. Ce type d’écriture-là. Ce type de recherche. Ces coups de gueule qui se perdent dans l’agitation névrotique des Non-Vivants. J’y arrive plus. Ça me fout la nausée.

J’avais presque lâché tout ça, et puis voilà que je m’y suis remis, pour une connerie d’élection.

Avec une liste de Gauche. Et à un moment, voilà que je me pose des questions..

Et que je leur pose les questions que je me pose.

Et qu’on me censure ces questions, comme dans le bon vieux temps. Dégoûté, je te dis. Marre...

        -Comme l’autre fois ?

        -Oui. Celle du tout début, quand j’ai lancé mon appel à l’Univers, comme on dit chez les développeurs personnels.

        -Et qu’Il t’a répondu...

        -Mouais. J’en sais trop rien. Le fait est que c’est à ce moment que tu as débarqué. J’ai toujours pas compris exactement d’où tu sors, et ce que tu viens faire, à part siffler mon pinard...

        -Eh eh...« Nous voulons des renseignements, numéro Six...Des renseignements ! « .

( silence )

Puis t’exagères, pour le pinard. Je t’amène du rosé de Loire, à l’occasion.

        -Juste...

( Ils sirotent un coup, en silence )

        -Je vais te dire,..

        -...Ayano.

        -?

        -C’est mon nom, ça. L’autre fois, tu as failli me vexer, en m’appelant « Méthode ». C’est bien de vos coutumes barbares, ça, d’attribuer des marques de fabrique à des êtres conscients.

        -T’as raison. J’étais bourré, et déprimé, ce qui n’est pas une excuse vu le nombre de fois que ça m’arrive. Moi c’est Thomas, à propos. On m’a jamais appelé Cyrille. Surtout pas ma mère. Elle avait beau ne pas s’y retrouver dans les noms de ses enfants, elle n’en inventait quand même pas de nouveaux. Surtout pas russes.

Les Russes, c’étaient des Rouges. Et les Rouges, c’était le Diable.

        -Thomas...( Il tend son verre vers le sien. Les verres s’entrechoquent, légèrement. Regards échangés ). À la tienne.

        -Sláinte mhath, Ayano !

        -Thomas. L’incrédule ?

        -Non. Erreur de point de vue, ça.

Plutôt celui qui ne croit que ce qu’il ressent, de tout son être. Celui qui ne s’en laisse pas compter par les fabriquants de poudre aux yeux scientiste. Ou mystique, ce qui revient au même. Enfin, pas trop souvent, quoi. Parce que c’est tellement bien foutu qu’on marche toujours un peu dedans, au départ. Mais de moins en moins longtemps, en tout cas.

        -Conviction intime, quoi...

        -Encore plus que ça. La vibration, l’harmonie, la manière profonde et immédiate dont le Vivant reconnaît le Vivant. Ce qu’on appelle la Magie. Ce que les Cons appellent l’irrationnel, ou le subjectif. Un mot qu’ils ne prononcent qu’en le crachant. C’est ce cap là que je reprends. Rien à perdre, de toutes façons. Le ferai exprès d’écrire mal. De faire des fautes. Je parlerai pas correct. Je distillerai ma colère à petites doses.

        -Pas l’air d’aller fort, camarade...

        -Ce jour d’hui, non.. Ces derniers temps, je me sens prisonnier. Prisonnier de ma solitude, des voies rapides qui déchirent les forêts et les landes, et qu’on ne peut traverser sans risquer sa peau. Prisonnier des métastases du cancer urbain, qui change nos villages et nos hameaux en banlieues, tristes comme des cimetières, et même parfois plus que ça, qui transforment les fermes en exploitations agricoles, des villas tristes entourées de hangars préfabriqués, prisonnier des néons partout présents – Zégurité, n’est-ce-pas – qui cachent les étoiles et changent les nuits de pluie en visions d’enfers orangés, prisonnier de trains conçus pour éviter tout vis-à-vis, toute rencontre imprévue, tout regard vers l’extérieur, le paysage, pour que chacun puisse se consacrer, seul dans son box, à communiquer avec le monde entier via la foultitude d’appareils que Big Brother nous offre, pour un prix modique, bien entendu, prisonnier de ce monde de machines et d’hommes nouveaux, post-humains.....

Non, c’est vrai, j’ai pas le moral. Mais je continue à l’écrire. Des fois qu’il y aurait encore des Vivants quelque part.

        -Tu y crois ?

        -Plus fort. Mais bon, c’est pas la peine d’y croire pour mettre un pied devant l’autre. Et puis, pas le choix. L’autre terme de l’alternative, c’est le suicide. Je ne comprends pas. Ils sont seuls, tous. Ou beaucoup, en tout cas. Mais ils croient qu’ils font partie de quelque chose de formidable, parce qu’ils ont Facebook. Et quand ils sentent un chatouillis quelque part, ils croient qu’ils jouissent. Simplement parce qu’on leur a fait croire que l’orgasme, c’est quand ça chatouille.

Mais ils sont tristes. Éteints. Quand tu les regardes bien, tu vois qu’il sont tous emballés dans une sorte de grand préservatif, qui les met à l’abri du soleil, de la lumière, du vent, de la joie, de l’imprévu, des rencontres non-programmées...Préservés de la Vie Vivante, quoi. Et ils compensent tout ça par un univers de fantasmes, que leurs diverses connexions alimentent à loisir. Et si tu leur dis ça, ils te mordent. Remarque, je les comprends. S’ils s’en rendaient compte, ils se suicideraient en masse.

        -Le suicide ? Tu y pensais vraiment ?

        -Non. Plus maintenant. Bien sûr que non. Pourquoi est-ce que je ferais du mal à mon corps, à l’animal en moi, qui ne demande qu’à vivre, aimer, rire, chanter ? Pourquoi je tournerais contre lui la violence imbécile de cet agrégat de Non-Vivants qui s’imagine encore constituer une société humaine ? Et puis tout n’est pas foutu...

        -Il reste le vin......

        -Tu l’as dit. Et que les puritains soient changés en statues de sel !

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