03/12/2012

La Foi c'est le Doute

        -Bon. Si tu dis que ça marchera...

        -Ça-mar-che-ra ! !

        -<Ça sera lu ?

        -Suis pas le bon Dieu, Thomas ! J’en sais rien !

        -Mais si c’est pas lu, à quoi ça sert ?

        -Et faire ton jardin, ça sert à quoi ?

        -J’en sais rien...

        -Ah ! Tu vois !

        -Non !

        -T’es de mauvaise foi...

        -Normal, non ?

        -C’est quoi qui est normal ? Ta mauvaise foi ?

        -Oui !

        -Et c’est quoi, normal ?

        -Ah ! Une question sensée !

        -La première. Et peut-être la seule.

        -C’est pas des renseignements que tu voulais, la dernière fois ?

        -J’ai tout ce qu’il me faut, et même plus. Ce qui me manque encore, c’est un cadre cohérent pour comprendre tout ça. Une grande prairie avec des points d’eau, une cabane, du fourrage, et une clôture solide, pour y lâcher tous ces délires moutonniers. Tu ne m’as pas répondu, pour le jardin.

        -J’en sais rien, je te dis. D’abord, j’y fais pas grand chose. Seulement le compost, et de la taille. Je sais que ça m’apporte quelque chose. Surtout le compost. De la joie, un pétillement dans la poitrine.

        -L’Œuvre.

        -Tu dis ?

        -L’Œuvre. le truc des Alchimistes, et des Compagnons. Tu ne connaissais pas ?

        -Entendu parler... Mais c’est la pierre philosophale, ça ?

        -On s’en fout, de ce caillou. T’as envie de changer du plomb en or, toi ?

        -Pas des masses. Tu as raison. Y’en a déjà trop qui font le contraire. Sans le remarquer. Faut le faire !

        -L’Œuvre. ce que vous appelez « travail », tout à fait trivialement. Un de vos chercheurs a compris que c’était important, que seul le travail vivant – il précisait bien ; «vivant »- crée de la valeur. Autant intérieure qu’extérieure, d’ailleurs. L’Œuvre. C’est la seule chose qui compte vraiment.

        -Et l’amour ?

        -Bien sûr. Pas d’œuvre sans amour. Et l’amour dans l’œuvre fait germer la connaissance. La vraie. La connaissance intime de l’univers.. Mais tu sais tout ça, déjà.

        -Un peu. C’est confus. Et je me décourage souvent.

        -Normal. C’est eux qui créent la confusion. Votre société est régie par des gens qui ont perdu tout contact avec l’essentiel. Qui prennent leurs fantasmes pour la réalité. Qui utilisent le travail des autres pour leur faire prendre corps. Ils s’isolent pendant cinq ou dix ans du monde vivant pour être initiés par des momies à un savoir mort. Austère. Et leur adhésion finale à ce savoir est sanctifiée par un bout de papier qu’ils appellent diplôme. C’est bien comme ça que ça se passe, non ?

        -De fait. Tu as l’air au courant.

        -Je fouine. Je me renseigne. Et quand ils ont reçu leur papier- qu’eux mêmes appellent encore parfois « parchemin »-, ils le mettent dans un sac qu’ils nomment « attaché-case »...- tu vois, la petite case attachée à leurs pas ? - , et vont s’installer quelque part au sommet d’une tour, où ils pétrissent l’intérieur de leur tête à l’aide d’un écran. Puis ils élaborent des théories, ou des directives, et s’en vont les raconter devant une caméra, entre deux publicités.

        -On n’est pas obligés de les regarder, tu sais. Enfin, pas encore. Y a le foot.

        -Dieu est grand ! N’empêche que c’est ces gens-là avec leurs diplômes et leurs idées préfabriquées, qui vous dirigent et vous disent, jour après jour, ce que vous devez penser, ce qui est normal, de quoi vous devez avoir peur, ce qu’il faut faire quand on a le malheur de rencontrer un inconnu. Ce sont eux qui vous disent de ne surtout pas croire ce que dit votre corps, ce que chante votre coeur, de ne croire que ce que eux, blouses blanches, costard-cravates, vous disent de croire du fond de leurs antres stérilisées, laboratoires ou sommet de donjons.

        -Dis, c’est pas un peu anti-intello, ton discours ?

        -Si tu appelles « intellos » ceux de vos congénères qui passent leur temps dans leur tête, déconnectés du Vivant, oui !

        -Continue comme ça et tu auras du mal à faire prolonger ton visa !

        -M’en fous. J’ai mes filières. Puis c’est pas un peu normal de s’énerver, quand on voit tout ça ?

        -Sauf que c’est plutôt moi qui m’énerve, d’habitude. C’est toi le gourou, et les gourous sont censés être zen.

        -Ah ouais...Gourou. Encore une de vos belles trouvailles.. Normal. Vous ne savez plus ce qu’est la connaissance. On vous fait croire que c’est des puces dans le cerveau. Vous ne savez plus ce qu’est l’amour. On vous fait croire que c’est un truc d’hormones. Et vous admettez tous qu’il est normal de donner l’or de votre travail à un rentier, pour qu’il le change en plomb. Alors, quelqu’un qui dit pas pareil, c’est forcément un gourou. Ou un dingue.

        -Je blaguais, Ayano !

        -Ah tiens ? LOL, hein ? On vous fait avaler n’importe quoi, mais c’est LOL. Et vous gobez. Vous êtes fantastique, cher public !

        -On parlait d’Œuvre, non ?

        -On est en plein dedans. Emotions. Colère, tristesse, gaieté. Chagrin, joie. Douceur. Courant de la conscience. Création quotidienne de la réalité. Dans le plus infâme des ateliers, c ‘est ainsi que se passe. La grandeur de l’Humain, c’est là. Et vous ne voulez pas le savoir. Et vous l’ignorez. Et vous dépréciez l’essentiel, en étalant vos egos prêts-à-porter. Et c’est là que je ne comprends plus. Comment faites-vous pour ne même pas voir ça ?

        -Voir quoi ?

        -Arrête, Thomas. Tu le sais, toi. Mais tu n’y crois pas.

        -Normal....Vu le contexte.

        -Non. Il n’y a pas de normes. Il n’y a qu’un grand courant. On nage avec ou on nage contre, c’est tout. Il n’y a qu’une transformation permanente, un fleuve qui nous emporte. Et à chaque instant nous sommes recrées par ce que nous mettons en œuvre...

        -Alors ?

        -Vas-y ! Avance ! Pas à pas... Sans te presser. Même sans y croire. La Foi est inutile.

         -Ouais. De toutes façons, ils diraient, eux : « La Foi c’est le Doute ».

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