18/02/2013

Siège de Saint Pierre et ronds de fumée ( 1 )

        -Dis-donc, Ayano....

        -Oui ?

        -C’est-y pas du Vatican que tu as causé, la dernière fois ?

        -Possible...

Ayano ferma les yeux, fugace sourire aux lèvres, l’air du gars en train de se dire ça y est, cet emmerdeur va aborder avec ses questions à la con, pas foutu de profiter un peu du silence, de savourer tranquillement ce Saint-Chinian, acheté à prix d’or à l’épicerie du coin. Pas tout à fait du coin, l’épicerie, d’ailleurs. Un peu plus haut, à droite, en montant vers l’église. Pas mal du tout, l’épicière. Mais pourquoi fallait-il, sur cette foutue planète, que tout bon moment fût nécessairement encadré d’une transaction monétaire ?

    Thomas, quant à lui, se roulait une clope, se concentrant intensément sur ce papier qui, à tous les coups, faisait mine de se froisser entre ses doigts trop larges, sur ce tabac qu’il n’était jamais arrivé à doser du premier coup, merde, mais comment il faisait, Lucky Luke, tout en gardant une parcelle d’attention un peu intriguée, dirigée vers Ayano. Pourquoi il amenait un Saint-Chinian de première, celui-là ? Bon, après tout, pourquoi pas ? Faudrait stopper cette manie des soupçons idiots, chercher midi à quatorze heures, au lieu de se concentrer sur ce tabac qui débordait des deux côtés à la fois, c’est pas comme ça qu’il arriverait un jour à égaler Lucky Luke.

Boire, trinquer, savourer. On n’a que le bien qu’on se donne, disait sa mère.

    Ayano attrapa le tabac, le papier, et se roula une cigarette d’une seule main, sans regarder. Il revoyait l’ovale du visage de l’épicière, et son sourire amusé, au détour d’un mot.

        -Merde !

        -Quoi ?

        -Mais comment tu fais ?

D’un coup, le visage de l’épicière se dispersa, remplacé par le regard étonné, un rien envieux, que lui lançait Thomas.

        -Comment je fais quoi ? Aller au Vatican ?

        -Rouler ta clope comme ça !

Silence. Il alluma sa cigarette, puis celle de Thomas, qui continuait à le regarder, l’air vaguement dégoûté.

        -Le métier, petit, le métier.

        -Petit ? Comment ça, petit ?

        -Vais pas dire "petit homme ", quand même .

        -Tu fais chier...

Une pause. Il regardait Ayano, en train de souffler un rond de fumée parfait. Ce type ! Alors que lui n’avait jamais été capable d’expirer autre chose qu’une espèce de brouillard informe. Bref...

        -Et le Vatican, ceci dit, t’y serais pas retourné, ces derniers temps ?

        -Pourquoi donc ?

L’air sincèrement étonné.

        -T’es pas au courant, peut-être ?

        -Ah oui. Ce truc-là. Tu crois quand même pas que j’y suis pour quelque chose ?

        -Mouais. Y a des fois, je me demande. La démission du pape, puis la foudre qui frappe le dôme de la basilique, trois fois, il a dit le journaleux.

        -Tu veux que je te dise, Thomas ?

        -Je ne sais pas.

        -Alors, je dis. Petit un, tu me prends pour qui ? Votre déesse du Soleil ? Votre dieu de la Lune ? T’as quand même dû remarquer, depuis le temps, que je n’ai ni longue barbe blanche, ni trousseau d’éclairs en main. Ni même en porte-clés.

        -Ça t’arrive de te servir d’une clé, toi ?

        -Te fiche pas de moi. Je continue. Petit deux, même si j’avais le pouvoir d’intervenir, y a un truc qui fait que je peux pas m’en mêler, point barre.

        -Ah ouais ? Et ton casse dans les caves du Vatican ? Le mode d’emploi du calendrier maya ? Un mois avant la démission du Boss ?

        -Rien à voir. Ça, c’était pour l’édification du Peuple.

        -Pardon ?

        -J’ai refait mon numéro, en mieux, dans l’un ou l’autre bistrot. Et, une fois, sur le quai de la gare, pour les gens qui râlaient à cause des retards. En général, ça fait rire, et vous avez surtout besoin de rire, si vous voulez survivre encore deux ou trois ans.

        -Bon ! C’est la meilleure, ça !

        -Eh oh, Thomas, rastreins ! Si toi, t’es musicien, moi, je suis bateleur. Et quand le vent gonfle la voile, je fais mon truc. Viens pas me dire que tu fais pas pareil avec ton biniou !

     Thomas médita un instant. Il n’avait jamais envisagé que cet emmerdeur, certes sympathique, pût lui ressembler en quoi que ce soit. Comme quoi. Et son Saint-Chinian était une merveille. Qu’est-ce qu’il avait bien pu raconter à l’épicière ?

     Ayano venait de réussir un très beau rond de fumée. Finalement, y avait que ça de vrai, les ronds de fumée. Et quelques millions d’autres trucs du même tonneau. Restait un petit trois qui  se lovait dans les neurones du haut, avant-gauche, mais l’idée de l’extirper de là le fatiguait. Ces Terriens, avec leurs questions idiotes et leurs préoccupations bizarres, semblaient définitivement incapables de faire des ronds dans l’eau. Il reprit quand même.

        -Et, petit trois, j’ai une question à te poser.

Thomas, qui se balançait sur sa chaise, faillit partir en arrière et se rattrapa de justesse.

        -Une question ?

        -A quoi ça sert, au juste, un pape ? 

 

( à suivre )

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