03/04/2013

Get Free Fom English

        Solidaire. L’hebdo du PTB.

        C’est un bon journal, en gros. Le seul que je persiste à lire.

        La seule feuille de chou où l’on te fasse régulièrement la liste des tuiles qu’on nous jette à la tête , et, plus important, l’état des lieux des résistances à ce désespoir délibérément organisé.

        Les médias officiels, c’est à dire, en gros, l’ensemble de la presse écrite, télévisée et radiophonique, se consacrant en priorité à l’état de santé des vedettes,  actionnaires et autres banquiers.

        Chacun sachant qu’un banquier bien rose et bien portant engendre une économie prospère, tandis que le spectacle de la vie trépidante des vedettes fait taire les gargouillis obscènes des ventres de ceux qui, souquant à fond de cale, attendent le jour béni où les miettes du festin leur tomberont dans le bec.

        C’est pour bientôt, les gars, on voit le bout du tunnel !

        But...

        Non. Pas but. Nenni.

        Ceci n’est pas un billet consacré aux Diables Rouges, que Dieu leur vienne en aide s’il Lui en reste la force..« But », en anglais. Ce qui veut dire « mais », et sert généralement à introduire un bémol.

        Vous saviez, isn’t it ? De même que personne n’est censé ignorer la loi, plus personne n’est censé ne pas comprendre l’Anglais.

        Dans les boîtes, pardon, les grandes entreprises où l’on s’abandonne à la joie du travail qui rend libre, arbeit macht frei et toute cette sorte de choses, tout, désormais, est en Anglais. Les logiciels qu’on utilise, les messages d’erreur qu’ils génèrent ( « to generate » ), l’organigramme de la hiérarchie, l’intitulé des fonctions, etc... On n’a plus de chefs, on a des coaches. Plus de service du personnel, mais un « Ioumane Risorziz Dipartmeneth ». Et démerdez vous. « Be positive ».Sans parler des mails, souvent rédigés en Anglais.

        Et ce dans un pays où, paraît-il, il est interdit d’obliger les gens à travailler dans une autre langue que celle de leur région. Règle qui, apparemment, ne s’applique pas à la langue des marchés et de ceux qui les gouvernent.

        Voici donc que Solidaire s’y met aussi.

        En première page du numéro de cette semaine, daté du 29 mars, la photo d’une foule jeune, rigolarde et bigarrée, du moins telle est la scène qu’on est censés imaginer, barrée d’un slogan en très grandes lettres, « FREE YOUR EDUCATION ».

        D’abord, on se demande, le temps d’un battement, s’il s’agit là d’une pub pour Coca-Cola ®, chacun sachant combien cette marque emblématique de notre Civilisation Occidentale apprécie les foules jeunes, rigolardes et bigarrées, et chacun sachant combien ses campagnes publicitaires militent pour une jeunesse affranchie de tous les vieux tabous réactionnaires.

        Puis on réalise, quand même, que l’on tient en main le journal d’une organisation qui, non seulement s’affirme à l’écoute du Peuple, mais a tendance à s’implanter de fait dans certains quartiers populaires laissés à l’abandon.

        Et le Peuple, à propos, c’est nous, ça.

        Et, à ce que je sache, c’est pas tellement l’anglais, qu’on parle par chez nous. Que ce soit au Nord, au Sud, ou à l’Est.

        On finit par voir, en haut de la page, quelque chose de plus compréhensible : « Au nord comme au sud, la jeunesse dans la rue ».

        On comprend alors qu’il est question des récentes insurrections contre l’augmentation vertigineuse du prix des certificats conférés par le système « éducatif », ces laissez-passer ouvrant l’accès à un travail décent.

        Mais...

        Et je reviens là à mon « but » initial, c’est à dire analyser aussi marxistiquement que possible ce « free your education ».

        D’abord, pourquoi en Anglais ?

        On va me dire, petit a, « parce que c’est un mouvement international ».

        Certes. Mais, que je sache, « Solidaire » est un journal s’adressant aux francophones de Belgique, non ?

        Et, s’il faut faire mode, ou exotique, pourquoi pas un slogan en Grec, Arabe, ou Irlandais, par exemple ?

        Suppose-t-on que les prolos sont trop cons, ou trop abrutis par la pub et la télé, pour retenir trois mots symboliques dans une langue autre que l’Anglais ?

        On me dira, petit b, « c’est une question d’efficacité ».

        Very funny, my dear.

        Vu que c’est là exactement l’argument choc des publicitaires et autres éducateurs des masses qui nous imposent de plus en plus LE mode du Tout-Anglais...En brandissant le sophisme du « tout ira mieux si tout le monde parle la même langue ». Et, en général, l’argument des eurocrates de tout poil.

       Je dis, moi, que quand on commence à être sur la même longueur d’onde que les représentants attitrés de la classe dominante, il est temps de commencer à se poser des questions. Si du moins on sait encore comment faire.

        Et ceci sans même parler du contenu mystique lié au terme « efficacité « dans notre mode de production.

        En désespoir de cause, et il est surprenant de voir combien on arrive vite à ce stade lors d’une discussion avec des militants, on en vient à se faire traiter de nationaliste, raciste, passéiste, ou fasciste refoulé, pourquoi se priver de ces petits plaisirs de la convivialité ?

        Et bon. A côté de la plaque, camarades.

        Personnellement, j’adore parler anglais.

        Dans un pub à Broadstairs, Kent, ou dans un des ces petits cafés ou de délicieuses grand-mères vous servent au petit déjeuner de ces savoureux scones...

Ou lors d’une balade sur l'un des ces improbables sentiers qui longent les falaises entre Folkestone et Douvres.

        Mais chez moi, dans mon terroir, quand on m’adresse la parole directement en anglais, je réponds en français.

        Si là où je vais, quelle que soit la langue, je fais l’effort minimum d’apprendre à dire « bonjour », « merci », « comment ça va », et « parlez-vous français ( ou anglais, ou espagnol ) «  dans l’idiome local, j’attends de ceux qui viennent nous visiter la même politesse.

        C’est le b-a ba des relations humaines.

        Dès lors, quand « Solidaire » titre, en première page et en grand, « Free your education », ça me percute comme un déni d’identité, une marque d’arrogance et de mépris, un mépris de classe.

        C’est du même ordre que le « speak white » des québécois, le sabot des bretons, ou le « Fuck your God » des sections d’assaut de la pornographie militante.

 Passons rapidement sur l’argument récurrent de la modernité, qui se conjugue sur le mode anglo-saxon du « fun », « cool », « queer friendly », et autres litotes signifiant l’adaptation forcée au monde capitaliste du spectacle et de la marchandise. En rappelant simplement que pour beaucoup, la modernité n’est rien d’autre que la perspective d’une vie de misère et de solitude.

        Pour en arriver, enfin, et en vitesse, au dernier argument imparable, petit d, qu’avancent les adulateurs du tout-anglais, la précision.

        Alors, là, allons-y joyeusement.

        Que veut dire, au juste, « free your education » ?

        Est-ce « rendez gratuite votre éducation « ?

        C’est plausible, puisqu’il s’agit là de la revendication minimale des étudiants s’opposant à la marchandisation totale de ce qui est, déjà, non plus un mode naturel de transmission des savoirs de l’humanité, mais l’accès en chicane au passeport ouvrant le droit à un travail valorisant et décemment payé.

        Est-ce « libérez votre éducation » ?

        Possible. Il faut alors noter qu’il s’agit là d’un contresens total, le terme même d’éducation supposant un berger et son troupeau, une relation non-égalitaire, d’institution à quidam, de maître à élève, un processus d’adaptation obligatoire à un système posé a priori comme incontournable.

        On ne peut « libérer » une relation qui exclut tout rapport dialectique, mettant en scène dans un huis-clos, coupé du Réel, le spectacle d’une Science sans âme, coupée tant du Vivant que du Vécu, dont la fonction est de formater ceux qui le « méritent » aux comportements requis des futurs acteurs du système.

Resterait une dernière possibilité.

        Il faut ici faire référence à Pink Floyd, « The Wall »...

« We do’nt need no education.

We don't need no thought control"

        Et, de même, se référer à Ivan Illich, penseur catholique dissident qui préconisait                                 « Une société sans écoles ».( http://www.alamemeetoile.net/Une-societe-sans-ecole.html )

        Sauf que là, il eût fallu dire, en bon Anglais, « Get free from your education ».

         « Libérez-vous de l’éducation ».

        Libérez-vous de cette société qui, à toute force, veut vous imposer des comportements « corrects », propices à l’ouverture des nouveaux marchés dont le capitalisme agonisant a désespérément besoin.

        Je crains, hélas, qu’il ne s’agisse point de cela. C’est un de ces nombreux débats dont, malheureusement, le PTB ne semble pas voir l’urgente nécessité.

Aussi donc, dans le doute et afin de clarifier cette prise de position, je propose un autre slogan : «  Get free from english ».

        Libérez-vous du tout anglais et de ses binarités conformisantes, issues de la vieille morale protestante, « winner » et « looser », « soft » et « hard », « cool » et « straight », tant d’autres encore, et peut-être pourrons-nous redevenir ce que nous sommes pour de bon : des hommes et des femmes, égaux, unis par leur différence, se battant ensemble chaque sexe à sa façon pour un avenir moins sombre.

 

 

 

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