22/04/2013

Sac à dos

        »Monsieur ! »

  Et merde !

         »Votre sac, s’il vous plaît ! « 

    Fallait s’en douter. On rentre pas comme ça dans un temple de la Consommation. Y’a une épreuve. Faut faire comment ? Siffloter en regardant en l’air ? Non, ça c’est bon pour attirer la Zécurité, sans tarder. Baisser la têt en regardant ses pieds. Trop humble...question de nature.

    Et le sac reste là, de toutes façons. Vissé au dos, comme la bosse du dromadaire.

Je la regarde. Pas de plaisir particulier dans le regard. Plutôt l’ennui profond de celle qui, non seulement, se tape un boulot déjà éreintant, mais en plus doit appliquer les consignes venues d’un bureau quelque part, là-haut, dans les Olympes managériales où des tas de duveteux billets de banque forment des nuages où se prélassent les Saints Actionnaires.

    Bon. Ça se comprend. Du coup, la colère qui  enflait dans la poitrine, question de tempérament, de nouveau, se mute en profond soupir de lassitude...A force, aussi, on s’habitue. Je lui tends mon sac en esquissant un vague sourire.

    Et repars faire mes dévotions dans ce sanctuaire voué au Bricolage. Entendez par là, réparations d’urgence à faire obligatoirement soi-même parce qu’on a pas les moyens de payer un professionnel, et que le proprio s’en tape.

    Corvée particulièrement sordide pour ceux qui, comme moi, ont raté la distribution de cette grâce virile qui permet de faire, d’instinct, la distinction entre fil rouge et fil bleu, boulon de huit et clé de quinze, pôle positif et pôle négatif. Je suis déjà bien content quand j’arrive à enfoncer un clou sans perdre pour quelque temps l’usage d'un doigt ou deux...

    Mais, hélas, même les dévotions ordinaires aux dieux de la technologie domestique sont devenues hors de prix. Y aura qu’à faire comme d’hab, laisser les chose en plan en comptant d’une part sur l’inertie naturelle de la matière non-organique, et, d’autre part, sur l’offrande d’une bougie à Sainte Rita, patronne des causes perdues, à Saint Joseph, patron des bricoleurs, et à Saint Antoine, ce dernier à tout hasard.

    Retour à la caisse. Elle y sont à deux, maintenant, elles papotent.

    Je récupère mon sac. Et puis, tant qu’à faire, vu qu’y a pas foule, je leur fais un petit numéro improvisé de théâtre de rue.

         « Quand même... ! »

    Attention captée. Elles me regardent.

          « Imaginez. Disons que je veux piquer un truc, par exemple... »

    Et en avant. Contorsion du dos pour retirer le sac à dos. Flexion du bassin pour le déposer à terre. Manœuvre accroupie pour l’ouvrir. Position debout et extension pour porter la main à un rayon fictif. Nouvelle flexion pour rentrer l’objet censément volé dans le sac. Fermeture du sac, accroupi au sol. Retour à la positon verticale, accompagné de contorsions du tronc pour remettre le sac sur le dos. Fin de la démonstration. Puis je montre mon sac musette. Sac à main, qu’on ne contrôle jamais nulle part, là où se blottissent les précieuses cartes, bancaire, d’identité, de crédit, de fidélité, de mutuelle, de conformité numérique.

          « Là, on ouvre, on enfourne, on ferme, ni vu ni connu. Vous devez les contrôler, les sacs à main ? « 

    Signe de tête négatif. La caissière hausse les épaules. Visiblement, elle s’est déjà fait le même raisonnement. Evident. Logique.

          « On doit faire comme ça... »...L’air de dire, ça ou peigner la girafe.....

    Puis un rapide échange complice sur la déraison manifeste de tout ce qui occupe, dans l’échelle de la hiérarchie, un perchoir sans contact avec le sol...

    Allez, bonne journée....

    Et une fois dehors, réflexion. Solitaire....

    Déraison manifeste ? C’est sûr, ça ?

    Pas tellement.

    Qui se balade avec un sac à dos, de nos jours ?

    Un sac à dos contenant quelques affaires, un ciré pour la pluie, un polo pour le froid, une bouteille d’eau, quelques courses pour le soir ?

Fastoche.

    Quelqu’un qui n’a pas, à portée de la main, une automobile pour y mettre tout ça.

    Quelqu’un, donc, dont le pouvoir d’achat n’est pas assez attractif pour intéresser les propriétaires des grandes surfaces.

    Le sac à dos est un signe extérieur de non-richesse, si pas de pauvreté.

Pardon.

    De nos jours, on peut plus dire « pauvre ». Il faut dire « économiquement faible ».

( Ou "looser", pour rester linguistiquement correct )

Economiquement faibles, donc, qu’il faut dissuader d’une manière ou de l’autre de se pointer dans ces temples brillamment illuminés, vibrant d’une musique céleste, où tout n’est qu’ordre, beauté, et extase consommatoire.

    Et, jusqu’à nouvel ordre, en matière de dissuasion, c’est toujours les vieilles recettes qui marchent le mieux. L’humiliation, par exemple.

    Et, en l’occurrence, double humiliation.

    Celle qui consiste, pour une catégorie de « clients » ( pourtant roi, paraît-il ) , à se sentir désignés comme voleurs potentiels.

    Celle des travailleurs, qui se voient imposer une tâche « sécuritaire » n’ayant rien à voir avec leur travail réel...

    C’est bien foutu, quand même, la société du « bonheur pour tous. »

Les commentaires sont fermés.