14/04/2014

Thomas et la zappette maléfique

-Ça fait longtemps, non ?

-Quelques mois, quelques années ? J’en sais trop rein, en fait...Tu veux une bière ?

-Fraîche ?

-Plus ou moins. Je les emballe au fond de mon sac.

-T’as pas un de ces trucs, comme ils ont tous, là, pour garder leur gamelle au frais ?

-Frigobox ? Non. J’aime pas ces bidules. Encombrant. Et ça doit se porte à bout de bras, et ça cogne aux jambes quand tu marches.

Thomas farfouille dans le fond de sa besace, et en sort deux bières. Il en passe une à Ayano, et se dégoupille la deuxième.

-Comment tu m’as trouvé ?

-Fastoche. Un coin où personne de sensé ne s’arrêterait. Un arrêt de buis désaffecté perdu en pleine cambrousse.

-Je suis si transparent ?

-Pour moi, oui. Et en plus, le paysage donne envie de s’arrêter.

Devant eux, la vallée s’ouvrait, plein sud, vers des coteaux boisés. Plus près, des tracteurs, en pleine fenaison. Odeur de foin fraîchement coupé, lumière impalpable. Une vieille route, qui connut des jours meilleurs, désormais émaillée de nids de poule. Certains, d’ailleurs, ressemblant davantage à des trous d’obus.

-Santé, Thomas !

 -Santé, Ayano !

Le hic, avec les canettes de bière, c’est que, en trinquant, ça fait un bruit mat, mou, un peu écœurant. Mais bon. Le monde était à feu et à sang, comme disait l’autre, on n’allait pas s’en faire pour si peu.

 -Quoi de neuf, mon pote ?

 -Je suis ton pote, maintenant ?

 -Et quoi d’autre ? ...Me demandais ce que tu devenais, j’avais pas de nouvelles.

 -Et je t’en aurais donné comment ? T’as pas de portable, pas de domicile connu, et t’es même pas sur Fesse-de-Bouc.

 -Y a un chat chez toi, non ? Il aurait fait la commission, avec plaisir.

 -Un chat... !

Thomas hausse les épaules, qu’est ce qu’il débarque encore comme délire philosophico mystique, celui-là !

-Tu vois..T’es encore bien comme eux, quelque part. Mais ça viendra.

 -Quoi donc ?

 -En son temps. Comme tout.

 Nouveau haussement d’épaules.

 -Je suis pas pressé.

 -Je sais. Mais il faudra parler.

 -Et qu’est ce qu’on fout, pour le moment ?

Un silence. Chacun boit une gorgée.

 -Toujours la même rengaine. Ce qu’on fait ? Y a t-il à faire ?

 -Je sais pas.

 -Justement.

 -Et en fait, je m’en fous. De plus en plus.

 -Justement.

 -Le monde a changé, Ayano. En deux ans, depuis qu’on a commencé notre palabre. Tu sais, j’aime bien ce mot. Palabre. Je préfère la palabre à la parole. La palabre, ça tient du feu. Ça flamboie, ça s’éparpille, ça s’entrelace, ça se tire en volutes, ça jaillit, ça ne prend jamais le même chemin. La parole, ça suit des itinéraires. Balisés. Formatés. Des autoroutes, des voies ferrées. Et ça ne s'écarte jamais du droit chemin, et si jamais ça s’en éloigne quand même, c’est dans des directions prévisibles même quand ça se dit imprévu.

 -T’es pas clair, là.

 -Non. Pas encore. Pas fort. Mais ça bouge. Le monde change, et je change aussi. Mais pas dans le même sens.

 -Tu crois ?

 -Je le sens. Le sens du courant. Étincelles, flammèches. Résurrections locales. Isolées, mais réelles. Un courant très profond. Mais que les maîtres de la Parole habillent d’obscurité.

 -Et du coup, tu t’écartes.

 -Pas le choix. Marre. Fatigué. Si c’était possible, j’irais passer l’été sur une île. Loin. Un ermitage. Ou tout au bout d’un alpage, avec rien que le ciel étoilé. Et je reviendrais différent, et je saurais quoi faire, puisqu'il faut quand même faire, pas le choix. Mais pour moi, le choix, je l’ai pas. Dans ce monde, triste à crever, on a pas le choix. Sauf entre l’illusion "Aleph"et l’illusion "Tau ".

 -Seul, t’irais ?

 -Faut bien, aussi. La solitude, c’est le terreau de ce triste monde. Un terreau amer qui nous oblige à avancer, au bout de la lande, au bout des étoiles. Ou à crever sur place, devant un écran. Un terreau stérile où rien ne prend racine.

Regarde...J’avais une copine, là-bas, en ville. Elle m’a zappé.

 -Elle t’a quoi ?

 -Zappé, mon frère, comme je te le dis....

( Silence. Le temps pour un bourdon de venir faire un repérage près d’une canette vide. )

Attends.. ! Tu captes peut-être pas ce que ça veut dire, ce barbarisme ?

 -Ben...

-Ouais, d’accord. Bon. Tu vois ce truc là, qu’ion appelle "télé" ? Ces écrans colorés et scintillants qu’on voit partout ?

 -Ouais. Difficile de pas voir ça...C’est ça, "télé "?

 -Pas que. Mais beaucoup. "Télé ", c’est des spectacles qui viennent d’une centrale. Organisés pour qu’un maximum de monde aille se coller contre les écrans, en même temps, et communie dans le même spectacle.

 -Au quai. Je situe.

 -Bon. Quand le programma te plaît pas, t(appuie sur un bouton, sur un bidule qu’on tient dans la main, et qui envoie une onde qui fait changer le programme. Ça s’appelle une zappette. Zapper, c’est changer de chaîne.

 -Je vois.

 -Et bien, maintenant, les gens se zappent entre eux.

 -Ah !

Ayano reste pensif un moment, jette un coup d’oeil au bourdon qui vient de reprendre un vol un peu sinueux, et, de nouveau :

 -Ah

Sans la moindre intonation, l’air du gars qui vient de se rendre compte que son paquet de tabac est vide, qu’on est dimanche, et que c’est pas la peine d’espérer taper un copain ce soir.

 -Vous en êtes vraiment là ? Si ça va pas, clic et puis c’est tout ?

 -Ben, faut croire. Qu’esse tu veux que je te dise ? Suis encore sous le choc, moi. Je comprends plus.

 -Faudra qu’on parle.

 -Tu l’as déjà dit, je te signale.

 -Passe-moi une bière.

Thomas se penche, va farfouiller au fond de son sac, en sort une canette, la tend à Ayano. Qui la prend, l’ouvre, sirote un peu de mousse.

 -Mais...comment ? Comment vous faites, alors ?

 -Simple. Y a plus rien, entre les gens. Plus rien d’intense. Plus d’émotion. Plus de rires, plus de larmes, plus de joie. Plus de lumière, puisqu’on ne veut plus de l’obscurité. Rien que la satisfaction du miroir. On évite tout. Les discussions, les interrogations, les remises en cause. On cherche ce qui ressemble à ce qu’on croit être. Ce qu’on CROIT être, remarque. Ce qu’on est réellement, on ne le sait pas, et on n’a pas la moindre envie de le savoir. Non. On veut juste rencontrer ce qui ressemble à ce qu’on imagine être, ce qui peut nous refléter dans le miroir des fantasmes. Ce que le Système nous a mis en tête. Et, toujours, on cherche des gens qui correspondent au profil que le Système nous attribue, en nous faisant croire qu’il s’agit d’un choix. "Mon "profil. "Mes "préférences . "Mes "goûts. Et, bien sûr, "Mes "choix. Dans ce monde où personne n’a choisi de naître, tout le monde se revendique d’un choix. Et, bien sûr, si un contact ne t’arrange plus, ou trouble ton miroir, tu le laisses tomber. Tu laisses crever. Tu affames. Tu te fiches de savoir si l’autre t’aime, s’il vibre aux pulsations de ton coeur, parce que le Système t’a appris que le coeur n’est rien d’autre qu’un pompe refoulante-aspirante. Alors, tu peux zapper sans problème. Et tu laisses un message de bonne conscience, "je suis sûre que tu trouveras ce qui te convient ", ou "tu es la personne qui m’a beaucoup aidée, les souvenirs resteront ",. Qauand tu laisses un message. Surtout, pas de vagues. Surtout, ne pas toucher aux certitudes que le Système t’as vendues si cher. Que rien ne trouble la surface du miroir où tu te contemples. Rien. Surtout pas de larmes, sauf celles de l’enfant déjà perdu qui trépigne quand il n’a pas ce qu’il veut sur le champ. Pas d’émotions. Rien qu’un peu d’émotionnel pour les pauvres bêtes qui souffrent. Et pour les quelles on peut avoir quelqu’émotion puisque nous, on est pas des bêtes.

Et puis merde, tiens... !

 -Belle tirade. Tu dois avoir soif, du coup.

 -Un peu, ouais. Suis dégoûté surtout. Et en colère, pas mal.

 -Faudra...

 -Ouais... Tu l’as déjà dit. Je crois que je vais rentrer. Attendre la fin de la chaleur, peinard. Puis me perdre dans les bois, et puis rentrer. Ou m’endormir quelque part, au pied d’un arbre.

 -Pas peur des sangliers ?

 -Pourquoi ? Ils ont pas de zappettes, eux...

 

 

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