17/07/2014

Sextant

Au départ, c'était pour écrire.

Bêtement.

Et être lu, un peu.

Parce qu'on avait rarement l'occasion d'être lu, n'ayant pas de relations dans la presse, et que les courriers de lecteurs tronquaient souvent les lettres.

Alors on a essayé un blogue.

C'était tout neuf, ça venait de sortir.

Comme il semblait que, déjà, l'ambiance générale était au cabotage insignifiant et à l'éternel ressac d'idées élaborées dans les forges du Système, on a appelé ça:

"Nouvelles de la Haute Mer".

C'est bien, la haute mer.

Horizons sans limites, air pur et vivifiant, à souhait.

 

 

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Et puis, on s'est fatigué.

Lassé.

Épuisé.

En se rendant compte que l'Internet, en définitive, n'est que le dernier et le plus diabolique des avatars du Système.

Celui qui pourrait donner une certaine notoriété, et quelque audience.

En échange d'un temps infini à passer, coupé du monde, coupé de la Nature, la Vie Vivante, en tête à tête avec le scintillement endormant de l'écran...

En échange d'une attention soutenue à l'audimat, maître tyrannique exigeant la publication régulière d'un n'importe quoi qui remplisse l'écran..

Devoir se dire:

"Combien de gens ont visité mon site ?

Combien ont lu réellement ce que j'avais écrit ?

Combien n'ont fait que cliquer ?

Etc...

Et bon, à un moment, on se dit:

"Ça suffit."

On ne cherche plus quelque chose à dire.

Surtout, encore une fois, que seuls atteignent la notoriété ceux qui savent sentir CE que le Système attend d'eux, à CE moment précis, cette attente précise et toujours intuitive, ultime perversion d'un sens magique dont par ailleurs on nie l'existence.

Exigence totalitaire, et totalisante.

Ceux qui ont un public, sur les réseaux sociaux, un public "fidélisé", ne s'éloignent jamais ni très loin ni très longtemps d'une connexion quelconque.

On arrive à accepter cela, dans la mesure seulement de posséder la capacité de s'y soumettre, dans la mesure où déjà la sensation d'appartenir à un monde d'Immensité, et de s'y sentir bien, est battue en brèche par l'addiction aux artefacts de la Machine Totale.

Dans le cas contraire, et me voici à la racine de mon propos, on laisse tomber.

À quoi bon publier quelque part, sur tel ou tel site présumé dissident, un texte qui demande trois heures de travail, ce pour susciter cinquante commentaires réactionnels faits en deux minutes, voire l'un ou l'autre pseudo-débat qui s'éteindra, tel un feu de paille, après un ou deux jours. Et auquel on ne reviendra jamais plus, du "New" étant arrivé depuis.

Ou qui sera purement et simplement censuré, sans la moindre explication.

Mais il est vrai qu'en novlangue Internet, "censure" se dit "modération".

Et bon, voilà.

C'est le moment de vraiment prendre le large.

D'élaborer une pensée de Haute Mer.

De mettre sur la Toile quelque chose, non pour soi, non pour Dieu sait quelle satisfaction de l'Ego narcissique, mais simplement comme on jette un caillou sur le chemin, sans savoir qui derrière le verra, ni même si quelqu'un suit derrière.

Voilà pour la première partie.

La seconde suivra, dans dix jours ou plus tard, ou plus tard que plus tard..

Nous sommes arrivés, paradoxalement, à un tel état d'urgence vitale qu'il devient impératif de prendre son temps.

Et ici commence la vraie Décroissance.

Celle du Futile.

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