18/08/2009

Chronique d'Hiver - Présentation

           "Chronique d'hiver..."
            Au départ, ça s'appelait "Petite chronique des derniers jours de l'hiver"
            Moi, je préférais. Mais on m'a fait comprendre que sur les affiches, ça faisait trop long. 
            Et bon.
            Oui, faut vous dire, ce texte-là est passé sur les planches...c'est d'ailleurs pour ça qu'il avait germé.
            Un jour, je reçois un coup de fil d'un gars qui me dit s'appeler Claude Etienne, et se présente comme le directeur d'un théâtre, le Midi du Rideau, un nom de ce style...
            Très sympa le gars, très chaleureux.
            Il me dit qu'il a vu dans le courrier des lecteurs d'un canard une bafouille écrite par moi qu'il trouvait très chouette, très vivante, et qu'il aimerait bien que j'écrive un texte dans le même style , qui pourrait servir à une mise en scène.
            Il fut tellement convaincant que je me suis mis au travail, et ça c'est pour vous dire le genre d'homme que c'était....me mettre au travail c'est un exploit qui n'est pas à la portée du premier venu, surtout sans mitraillette.
            Bon, la pièce fut jouée pendant une semaine.
A l'époque ça m'a valu une petite - très petite - notoriété, j'ai même dû passer une fois à la télé, et puis c'est retombé.
            Et ce texte est allé sous une pile d'autres trucs.
            Dommage, parce que je l'aimais bien et que peu de monde, en définitive, l'avait lu.
            Sans doute personne à part M. Etienne et l'équipe qui l'a monté sur scène.
            Alors, voilà.
            A peine retouché, et pas vraiment vieilli. Le monde a un peu changé, depuis cette époque.
            Quoique...

      PS:( A tout hasard, je signale que c'est le seul de mes textes qui ressort aux droits d'auteur, là, à la SACD. )

Chronique d'Hiver ( 1 )

          Bruxelles vendredi. Les bureaux crachent des flots de bipèdes grisâtres qui partent s’entasser dans leurs trains. Vite vieux, presse-toi, tu vas rater le feuilleton. Je suis assis sur un banc du Parc et je les regarde....
          C’est pour tous le même trajet rectiligne préparé programmé depuis toujours. Ils passent vite, en silence. Dans la cohorte des couples se tiennent par la main et discutent, au même pas que les autres, hâtif et constant. Où se portent leurs regards ? Pas vers le ciel, pas vers les mouettes qui parfois frôlent la surface de l’eau du bassin, puis repartent planer plus loin. C’est beau, le vol des mouettes sur la ville, elles glissent sur les fumées. Il fait froid, mais j’ai vu des bourgeons vibrer, j’ai senti la terre se réveiller...à moins que ce ne soit le métro qui passe sous les racines des arbres.
          Le printemps.
          Je descends plus bas, vers les couloirs de la gare. Ils sont des milliers à s’y précipiter, fleuve discontinu d’yeux sans lumière, s’écartant à peine devant le gars qui essaie de remonter le courant.
          Je saute les marches par trois. Je danse dans la rue...Rien ne les perturbe. Je joue au funambule sur les berges du trottoir. La pierre bleue des bordures c’est la planche de salut. D’un côté des piranhas d’acier prêts à te dévorer si tu tombes entre leurs dents toxiques, de l’autre un troupeau aveugle en marche. La colonne du Congrès. Une flamme qu’on vient ranimer de temps en temps au son de grands discours rituels et d’envolées sur des tapis rouges qui planeront jamais vraiment, des morts vivants qui viennent l’un l’autre s’exalter sur la tombe d’un vivant mort.
          L’Esplanade. Ici, l’impression de voler très haut au-dessus de la ville. Le vent est à l’Ouest et charrie un ciel grisâtre et tourmenté qui de temps à autre se laisse aller en un crachin fin et perçant. L’Atlantique, là bas très loin, du côté où le ciel est encore éclairé, là où le jour résiste encore aux néons de la ville, plus pour longtemps. Le jour agonise rapidement et s’éparpille sur les franges des nuages. Le vent sent la mer, très loin au bout de mon rêve, avec les mouettes qui passent de temps en temps on la croirait derrière les collines.
          Dans mon dos les bureaux crachent encore du monde, en files qui se croisent, vers la gare ou les bus...Personne sur l’esplanade qui ressemble un peu à un lac, des tas de mares paumées parmi les dalles, avec les tours de la cité de l’ Etat qui s’y reflètent. Plus loin les tours de la place Rogier, dont les sommets mordent encore dans le jour, seules et vides maintenant. Que peuvent-elles se raconter durant leurs nuit solitaires ?
          La ville qui vit, qui palpite, qui crache, fume, illumine, sous mes pieds, dans mes pieds, dans mes tripes. La ville vivante qui part à la conquête de la nuit. La ville répandue sur les berges de la Senne et la nuit qui s’épaissit. Ce soir, je sais, personne ne s’est arrêté pour regarder la nuit. Et demain, non plus. Pas un ne s’arrêtera jamais. L’horaire est rigoureusement calculé, une minute de retard et le train est parti. Ils ne connaîtront jamais cette ville, seulement leur bureau et leur trajet quotidien, et dans dix ans encore, si on vit jusque là.
          La ville...Je la sens vibrer, je la sens en moi. Je sais aussi qu’elle est malade...elle agonise, elle étouffe...Un jour y aura plus ce bruit, ces claxons, ces fumées, ces lumières. Elle va mourir et je suis triste. J’y suis né, moi, près de ces pavés. On aurait pu y vivre heureux, sur ces collines du Brabant, dans ces sablières et ces petits bois, ces rues et ces maisons tranquilles des vieux quartiers, mais c’est trop tard...
          Maintenant, le jour est parti. La pluie a cessé. La ville s’atiffe  pour la fête du vendredi soir, les lumières sont toutes allumées, sauf ici, sur l’esplanade, abandonnée...Les globes couleur d’Alka-Seltzer, placés le long de la rambarde, s’allument doucement. Bientôt, la nuit sera chassée de la plate-forme.
          Bon. Faut y aller. La rue des Bouchers, c’est pas loin.
Le «quartier ». Des gens qui passent, l’air détendu.
          Pour moi, où est la différence ? Ici, là-bas, c’est toujours un immense cafard que je traîne de bistrot en bistrot, les nuits de pleine lune, à l’approche du printemps. Toujours des milliers d’yeux, de rêves croisés un instant, mais où je débarquerai jamais.
          Est-ce que j’existe-t-il ? A une époque, je m’étonnais que des voitures s’arrêtent pour me laisser passer, convaincu qu’elles n’auraient traversé que du vent. Pour qui j’existe ? Mon coeur est plein d’amour et personne n’en veut, alors il tourne en rond et griffe, il se débat pour vivre, j’étouffe, je veux hurler, exploser et y a rien que du béton autour.
          Murs de béton, gens de béton, regards de béton, tout...
          Pas une faille. C’est quoi le désespoir sinon le dernier cri de révolte d’un rêve qui veut pas crever ? Après vient la raison. Faut être raisonnable, devenir adulte. La dernière révolte du gosse qui veut vivre se noie dans la tranquillité et la sécurité d’un foyer sans vagues, une mort quotidiennement différée.
          La manche. La zone. Plutôt provincial, Bruxelles. Etudiants qui pour faire bien viennent gratter du Neil Young ou Leforestier dans la rue, pour pouvoir dire aux filles du cours : « Je fais la manche ! « , parfois des routards de passage, peu de vrais zonards. Ici, comme ailleurs, c’est chacun pour soi, on se connaît mal, on se parle peu. Y a pas que des musiciens, y a des artisans, des marchands. Ceux qui vendent des trucs en cuir, «home made, mister, cheap ! « , c’est parfois utile, souvent c’est des copies de copies, les artistes qui vendent des tableaux que d’autres ont fait, ceux qui vendent n’importe quoi et qui ont déjà une mentalité de boutiquiers : l’aristocratie du Quartier, le haut du panier et ils le font savoir.
          Au bas de l’échelle, y a les musiciens, ceux qui n’ont ni place fixe ni statut bien défini, les errants...
          Trouver une place. Y a déjà pas mal de gens qui se promènent, des types qui chantent du folk yanqui. Une place libre entre deux étalages. C’est bon. J’ouvre la caisse, je la mets à terre, devant moi, un peu de monnaie au fond pour inciter les gens à donner. Musique. Pas trop d’enthousiasme, la routine, les airs habituels. Parfois, des gens s’arrêtent, disent qu’ils aiment bien, demandent d’où ça vient. On pourrait lier connaissance, mais ça arrive rarement. La plupart passent en regardant à peine, jettent un peu de monnaie en visant bien le centre de la caisse. Peur, timidité, indifférence, l’angoisse de laisser le vernis se fissurer.
          Un mec qui s’amène, guitare à la main.
                    -"Salut !  Ça marche ?"
                    - "Pas terrible...Et toi ?
                    - "Je viens de commencer, on verra.
                    - "On joue ensemble ?
                    - "On pourrait...
C’est vrai, guitare et violon ensemble, on peut s’imaginer orchestre country dans un coin du Québec ou d’ailleurs, un de ces pays où les gens se font encore de la musique. Un attroupement se forme, on se réchauffe et y a un peu plus de fric qui tombe.
          Bassement intéressés, qu’on est. L’art, on s’en branle. Y a des fois où je voudrais jouer uniquement pour le plaisir, mais faut bouffer...Par ici, c’est plein de bourgeois. Y’en a qui schlinguent la cocotte à vingt mètres, ça s’habille de costards somptueusement tristes, avec une cravate ou un noeud dit papillon autour du cou, les femmes en robes longues qui doivent coûter plus que tout le fric que j’ai gagné dans ma vie, parfois colorées les robes, mais jamais en dehors des limites du bon goût, et ils viennent dîner aux chandelles et vieilles poutre typiques, additions directement proportionnelle au typique de l’ambiance. Sourire de rigueur. Entre ce sourire en vlec et la grisaille du métro, il faut préférer quoi ?
          Le masque grimaçant d’un bonheur maussade, les vendredi et samedi soir, bonheur pseudo, oubli du présent, qui sert juste à se dire «je suis plus heureux qu’hier et moins que demain «, et t’évite de penser au lundi suivant qui se ramène inexorablement, cohorte de soucis, réalité trop dure à vivre dans un monde de morts-vivants. Soucis abscons qui font passer le temps, noient le présent et empêchent de le vivre ; nous le samedi soir on se farcit leurs restos, puis les bistrots et on rigole, on se nourrit de leurs miettes...


                                                                                                                           Michel Donceel    ( à suivre )

Chronique d'Hiver ( 2 )

          Mais c’est bien... La musique fait résonner les vieilles pierres, il fait bon aujourd’hui ; des gens s’attroupent, écoutent, rigolent un peu. Un gosse vient danser, nous regarde avec des yeux étonnés, puis se marre et continue à danser. Les enfants ne détournent pas les yeux quand on les regarde. la plupart des adultes ont le regard éteint. Premier stade de la momification, résignation à l’indifférence et à des ersatz de vie, apparences de mouvement, agitation stérile qu’on prend pour de la vie, comme si un torrent printanier pouvait avoir le moindre rapport avec un cachet effervescent pour les lendemains difficiles. Mais ils ont l’air d’y croire. Pas mon problème.
          Airs condescendants, parfois. Si tu savais ce qu’on en a à foutre, de ta condescendance !
          Le camarade à la guitare est dans le bon, je me dégèle tout doucement, le cafard du crépuscule se dissipe, je m’enverrais bien une bière.
          La caisse est déjà bien remplie, il commence à se faire tard, y a moins de monde dans la rue. Les vendeurs de bijoux, de cuirs et autres verroteries artisanales pour boulis en quête de naturel replient leurs étalages, la soirée fut bonne.
          Le crachin remet ça... Envie de me tirer. A vue de nez, on a gagné dans les huit cent balles, avec ce qu’on a déjà retiré. C'’est pas simple : faut qu’il y ait, au départ, un peu de monnaie dans la caisse, on ne prête qu’aux riches, mais pas trop, ça aurait l’air louche.
                    - " hé men !
                    -  " ouais ?
                    - " on va se prendre une chope ?
                    - " OK. Où ça ?
                    - " Le Bienvenu, tu connais ?
          Je connais. Let’s go. Café connu du centre ville. Les paumés. Une planète. Des gens viennent ici faire le détour pour voir les zippies dans leur élément. Zippies, mon cul, oui !
S’il y a dans cette faune chevelue cinq vrais beats, je veux bien devenir ministre de la condition marginale. Enfin, faut faire avec ce qu’on a. c’est le plus brusselaire des bistrots du coin, le moins cher aussi, ce qu’il y a de mieux quand on veut souffler un coup entre deux manches. Tiens, le prix de la chope a fait un bond. ! Le bistrot lui-même est bien foutu, des banquettes tout le long des murs, surmontées de grands miroirs qui font le tour de la salle. Confortables, des tables parallèles aux bancs, des chaises, le bar au fond de la salle avec un peï qui trône derrière, genre patron de bistrot comme on se les imagine, pas trop mal comme ambiance. A part ça, même mentalité qu’ailleurs dans le quartier : chacun chez soi, on reste dans son cercle, si t’y rentres seul tu vides ta chope seul aussi.
          C’est quoi comme peuple aujourd’hui ? Des chevelus, comme d’habitude, sapés en parka et foulards indiens, le pilier Raspoutine barbu, des filles en robes longues colorées ou bloudjines, des intellos qui jasent en vidant de la Kriek.
          Philopsychosocioschtroumpfisme révolutionnaire, des mots en noir et blanc qui s’enroulent, s’entrelacent, en s’arrangeant pour rester impigeables au non-initié, et ne laissant en fin de compte qu’une impression de vide profond et un goût de rêve carbonisé.
          On vient se faire voir dans les bas quartiers, on côtoie la racaille.  Quelques vrais mancheurs, parfois des routards mais pas pour le moment la saison est encore trop froide.
          Et nous là-dedans on s’est trouvé deux places et on attend, le serveur est pas pressé. Le serveur... Une pièce... ! Ses regards sont froids, indifférents, parfois légèrement ironiques. Un peu de mépris. Il traîne derrière lui la nostalgie profonde de n’être pas serveur dans un salon de thé du haut de la ville, et ça se sent...

                                                                                                                           Michel Donceel    ( à suivre )

Chronique d'Hiver ( 3 )

          Il rapplique, finalement.
                    - "Deux chopes, des grandes !
                    - "Bien, Monsieur.
          A quoi peut penser un serveur ? M’en fous. Le menton légèrement relevé, la veste couleur feuille de cahier au milieu des feuilles d’automne, il connaît son importance, il est le maître des vannes à bière...
          Il s’en va, il passe derrière le bar. On en a pour dix bonnes minutes. Onze heures un quart sur l’horloge du mur. Le juqueboxe passe Kraftwerk. Dans un coin, Raspoutine, le pilier local, lit sa gazette. Raspoutine, c'est une impressionnante barbe blonde, des cheveux blonds, la quarantaine apparente. Tout le monde le connaît, on sait qu’il boit, qu’il fume des trucs pas catholiques, y en a qui se méfient, qui ne citent jamais de noms près de lui, la parano sévit. Et de toutes façons, moins on en dit, mieux ça vaut.
          Je montre Raspoutine au copain.
                    - "Tu le connais ?
                    - "Tout le monde le connaît...
                    - "Chais bien, mais il fout quoi ?
                    - "Bof...C’est ses oignons.
                    - "Sont pas pressés avec les chopes....
                    - "Au prix où elles sont ! Font suffisamment d’affaires.
          Silence. Coup d’oeil circulaire. Les chopes arrivent, indifféremment.
                    - "Trente-six francs
          Bon, allez, c’est moi qui ai le fric. Je puise une poignée de monnaie. Il compte...
          Il empoche sans sourciller, puis s’en va vers d’autres tables. Je vide ma chope. La bière coule dans mon corps, doucement s’insinue. Première de la journée. J’ai pas mangé grand chose aujourd’hui, alors la bière compense, effets rapides. Envie de ressortir le violon, de faire la fête. Onze heures et demie.
                    - "On se tire ?
                    - "D’accord !
          Chaises bousculées. Les paumés de service pourchassent leurs rêves au fond de leur bière. Dans les yeux se blottissent des océans de tristesse, de peur, de solitude, océans fermés aux vents et au soleil, vagues de rêve éclatées depuis longtemps sur des récifs imaginaires.
          Connerie, la connerie, la tristesse et la peur. Les filles sont belles et désirables, mais pourquoi sont-elles si lointaines ? Dehors, la nui. La rue de nouveau. Pluie fine et obstinée, le vent souffle plus haut, loin au-dessus des toits, et charrie des odeurs de printemps. On se retrouve en train de donner de grands coups de pied dans les flaques de passage. La mer n’est pas loin derrière les maisons...Les rues se vident doucement, y a plus que quelques fêtards qui passent, planant sur des nuages éthylisés, ouisqui ou bière, par ici c’est plutôt le bon pinard à trois cent balles la bouteille. Les pavés sont luisants, des bagnoles passent, des taxis en chasse de clients trop saouls pour allonger leurs pas dans une direction précise...
                    - "S’qu’on fait ?
                    - "Je connais des restos où c’est possible de faire la manche à cette heure-ci. On y va ?
                    - "OK.
          Le collègue a l’air d’avoir des filons rentables, alors je suis.  Premier resto. Un Espagnol. Le patron nous reçoit à bras ouverts, visiblement il aime la musique. Y a plus grand monde, trois tables occupées, des gens qui causent calmement du genre de choses dont causent les cadres moyens le vendredi soir. Deux bières. On les vide d’un trait.
                    - "On attaque ?
          Je sors le violon. Rondeaux et farandoles. Pas de réactions. C’est pénible de jouer quand ça ne passe pas, mais bon...
          On joue pour nous-mêmes, on prend son pied, toujours ça ! Après une dizaine de morceaux sans souffler, le patron nous remet la tournée. Je commence à me sentir bien. Bon, faut pas charrier, les clients vont en avoir marre. On arrête. Le bââs discute haut et fort en espagnol, à plusieurs autour d’une table et d’une bouteille de tinto. Pour lui, la soirée a été bonne. Quête. On passe avec une casquette. Quelques billets, dont un de cent balles, un type en costard en train de draguer, style je paie pour que vous la boucliez...
          Les clients encore attablés discutent toujours. Pas fatigués. On est pas de la même planète. Chemins croisés sans possibilité de rencontre. Bon.
                    - "Salut, à la prochaine !
                    - "Revenez quand vous voulez !
          La rue, le ciel gris, orangé par les néons, et le jour néon au niveau des trottoirs.
                    - "Y a un bistrot plus bas, où on peut se faire du blé.
          Le bistrot en question, luminaire perdu dans la grisaille des rues et la lumière officielle et indifférente des néons, une lanterne, un café comme dans les vieux quartiers des ports, mais personne n’y chante. Il est plain, des gens en train de converser sur des banquettes en bois, intérieur rustique, tables rondes, massives et artisanales, cadres en virée, assoiffés de dépaysement, artistes de l’intelligentsia, reconnus et choyés, foulards de soie et fringues vaguement orientales pour les filles, en vente dans les boutiques de la galerie Agora, et puis deux mecs mouillés, un violon et une guitare, qui rentrent avec un coup de vent. Une musique en conserve dégouline le long des murs, le genre de musique dont on sait rien dire, sinon que ça empêche le silence dans les tête-à-tête des couples...
                    - "Qu’est-ce qu’on boit ?
          On a déposé les instruments en équilibre instable contre le bar.
                    - "Une trappiste, tiens, meilleur pour l’inspiration. Vous avez quoi, comme trappistes ?
          Le patron, lunettes, l’air jovial, bien portant, plutôt sympa.
                    - "Chimay, ça vous va ?
                    - "D’accord.
                    - "Bleue ou rouge ?
                    - "C’est quoi, la plus forte ?
                    - "Bleue.
                    - "Alors, deux bleues !
          Toutes les deux minutes, le garçon passe avec un plateau chargé, nous frôlant de près, y a peu de place entre les tables et le bar. La trappiste nous réchauffe, je dérive jusqu’au bout de l’Ardenne, l’hiver, l’air froid et léger, les collines vertes et le vent du Sud-Ouest au retour du printemps, ouais, bon, faut atterrir, on est dans un bistrot pour gagner de quoi bouffer les prochains jours....
                    - "On peut jouer, chef ?
                    - "Sûr, allez-y !
          Il va vers la sono et la source de guimauve se tarit. On sort les instruments et on se met tant bien que mal au milieu de la pièce, sans renverser les verres du serveur qui se faufile et on chante, on joue, duo country de l’ouest européen, une dizaine de morceaux, enthousiasme variable. Le patron nous fait signe d’arrêter, montre un gars, cadre, cravate, costume terne de teinte beige, qui téléphone et nous regarde d’un air vaguement hostile. On s’arrête, on a tout intérêt à être conciliants. Ptête qu’il sonne à sa maîtresse, ou alors il a décroché le contrat du siècle avec un émir de légendes, va savoir. Bon. Communication terminée, il retourne s’asseoir à sa table, on reprend le tempo, lonlaire lonla.
Cinq minutes, puis la casquette reprend du service alentour. On se fait payer à boire par deux jeunes, style artistes, trappiste again, ma dérive s’accentue dangereusement. On s’installe à leur table, histoire de trinquer.
                    - "Elle vient d’où, cette musique ?
                    - "Toutes sortes, flamand, wallon, québécois, français...
                    - "Longtemps que vous jouez ensemble ?
                    - "On dirait de l’irlandais...
                    - "J’aurais dit breton...
                    - "Oublie pas que tout l’Ouest de l’Europe était celte...
          Les mots me parviennent, déformés, à travers un brouillard de plus en plus dense. Je n’écoute plus rien. Tiens, des sons différents, on dirait du Wallon. Les filles de la table d’à-côté ont embarqué en cours de route. Drôle de sabir, palabre à six, je comprends à moitié. Elles sont de Charleroi, elles étudient à Bruxelles.
          Le serveur s‘approche, rentre dans la ronde...je ne sais que dire...
                    - "Dji n’sé nin l’walon..
                    - "La ptite gayole, vous connaissez, quand même ?
          Ça, oui..On la joue en dernier po l’rawète, ça plaît beaucoup aux quelques immigrés wallons du lieu. Les cadres se dégèlent. Y en a même un qui vient voir de plus près. La trentaine, cheveux noirs bien coupés, lunettes, costard, il manque que l’attachée-caisse. Il est flamand.
                    - "Vous ne connaîtriez pas «avanti popolo «?
                    - "C’t’un chant d’anarchistes, ça !
                    - "Aah non, de communistes !
                    - "Ça dépend des versions.
          Je joue l’air au violon, il chante, il a l’air content. Tant mieux.
                    - "Oh, peï, on y va ?
          Ça c’est le collègue qui attrape des fourmis dans les guibolles. Le patron nous refile discrètement un billet de cinquante.
                    - "Vous revenez quand vous voulez, mais plutôt avant dix heures, on a déjà eu des ennuis avec la police. Salut !
          La table aux cadres. L’homme au téléphone nous passe cent balles.
                    - "C’est parce que vous avez arrêté...sinon, moi, la musique. !
          Les autres rigolent. Ce soir, ils sont généreux, l’alcool fait son effet...Notre bidule aussi, sans doute. D’autres ombres moroses rentrent, l’air très lointain, nous jettent un regard rapide et on sent bien alors qu’on est du mauvais côté du portefeuille.
          Un instant, il y eut dans ce troquet une étincelle, un feu au milieu du béton, brindilles égarées...Et puis la rue, le ciel orangé qui continue à pleuvoir.


                                                                                                                           Michel Donceel    ( à suivre )

Chronique d'Hiver ( 4 )

          Une bagnole de police passe sur le boulevard, plus haut. Ils ralentissent, ils nous ont vus, t’as quelque chose sur toi ? Boule dans l’estomac. Ils continuent, ouf...
          On monte vers le Sablon. Quelle heure il est ? j’en sais trop rien, le temps passe vite, la nuit avance, les pavés s’ébrouent, il ne pleut plus. Une autre rue, la  progression se fait acrobatique, vu les quelques bières déjà bues... D’après l’autre y aurait dans cette rue un caberdouche rentable, on peut essayer. Je vois des projecteurs aveuglants sur une vieille façade rénovée, les balises de notre nouvelle étape. Une escale qui tient plus du dancing que de l’estaminet, à première vue. En passant la porte, c’est le choc, voyageurs venus d’une planète barbare sur des guitares volantes, nous avons franchi un océan et découvrons un monde où le sol est d’or et les murs de velours, la musique c’est du ardrocque, ça au moins c’est identifiable. Je découvre à toute allure, première fois que je fous les pieds dans ce genre d’établissement. Les boissons sont chères, pas grave, nos poches sont encore bien pesantes.
                    - "On peut jouer ?
          Le gars derrière le bar ne comprend pas, ça doit être un Américain. Il appelle quelqu’un.
                    - "On peut jouer ?
                    - "Sûr, y a tout ce qu’il faut sur l’estrade, on va couper la sono. Attendez, je branche les micros...
          Le pied. Des micros, un podium, la bière aidant on y va fond, quelques morceaux, puis le chapeau. Beaucoup n’ont pas remarqué notre passage, pourtant on a gueulé...
          Ils paient un ouisqui cent balles, et sortent royalement cinq francs, parfois un billet de vingt. Un mec d’aspect moins riche donne cent francs. Un bouli à crâne chauve et noeud papillon interdit à sa femme de rien nous donner... Un paumé, style ponque de luxe :
                    - "Je suis raide, mec, aussi fauché que toi.
Verre de Tuborg à la main, coût au bar dans les cinquante. Je ricane. Le collègue hausse les épaules et va chercher du carburant. Il ramène du pinard, m’explique que, vu les prix, c’est ce qui saoule le plus vite et le moins cher. On s’assied sur le podium, ils ont remis la sono.
                    - "Marre de la manche !
                    - "On a bien gagné ce soir, si on arrêtait ?
          Décision vite prise, de fait mes poches pèsent très lourd. Je repars chercher deux verres de pinard, le bar commence à tanguer. Je retourne m’asseoir. Santé !
          Murs de velours partout, spots jaunes, verts, oranges, mais personne n’y danse, les gens sont habillés bizarrement, des riches, on est à cent mètres du Sablon. Les anciens habitants de ces vieilles maisons, où sont-ils passés ? Un sorcier les a-t-il changés en objets pittoresques pour les antiquaires vautours des environs ? Je plane, je dérive, le ciel tourne, j’aperçois des nuages. Tiens, il neige...
          Le crachin s’est changé en neige, les flocons envahissent la grisaille. Bonne chance ! La neige, l’ambiance du lieu, le vin et la bière, on commence à rigoler dans ce café où tout le monde fait semblant d’être paumé. Paumés du vendredi soir, prophétisant les catastrophes déjà passées. A les voir, on rigole plus encore, la neige m’a envahi le coeur et l’a réchauffé, est-ce bien normal ? C’est une neige de printemps, ça, pas la neige froide et consistante des cartes de voeux. Est-on vraiment occupés à danser dans les flocons ou suis-je en train de rêver   Comment savoir   Non, je dérivais, j'ai la gratte en main, le camarade discute avec un groupe à une autre table. Moi je joue, je m’entends à peine because la sono, je m’embarque dans mon blues, une longue ballade me dérive...
                    - "So far from here...
          Nous étions à cultiver la terre dans un village, très loin à l’ouest, le long de la mer immense, le vent et la mouvance des vagues, les nuages et la respiration iodée des plages couvertes d’algues bleues, les landes de bruyères mauves et blanches et le sourire des filles...
                    - "How far it’s now, Babylone...
Nous vivions tous ensemble dans de longues maisons basses, de pierre et d’ardoise, à chanter et boire et faire l’amour, écouter à la pleine lune les vieilles nous chanter les légendes nées du vent et de la mer, il suffit de traduire ce que racontent l’Océan et le cri des goélands.
Un été, la récolte fut mauvaise et la famine menaça,.Nous dûmes  prendre la mer avec nos instruments.
                    «  And...here we are, gentle people,
                    Nobles seigneurs et gentes dames,
                    En cette ville qui a tout recouvert
                    En ce monde de velours où les gens sont habillés d’or
                    Nous avons trouvé violence et mépris
                    Juste assez d’argent pour vivre
                    Nous voudrions rentrer au pays,
                    It’s too late... »
          J’entends plus l’autre musique. Je me rends compte qu’ils ont coupé la sono et branché le micro, que certains écoutent cette ballade qui se déroule par ma voix au rythme des doigts sur les cordes et du vent dans la rue. J’arrête.
                    - "On se tire ?
          Le salut à tous, seuls quelques-uns répondent, les autres restent dans leur sphère de mots préenregistrés ou plantés dans leur bière de luxe.
          Il ne neige plus, le crachin recommence à imprégner les rues. On dirait une galerie, le ciel rougeâtre au-dessus des toits, une voûte mue seulement par les rafales du vent...
          Pavés. Le ciel joue à la toupie. Pavés. Suivre une ligne droite. Franchement problématique. La place du Sablon, vide, éclairée comme en plein jour. Des vitrines qui cachent des formes immobiles ou vaguement ondulantes, fantomatiques, de la fumée, des bouffées de musique quand une porte s’ouvre et la pluie, toujours...


                                                                                                                           Michel Donceel    ( à suivre )

Chronique d'Hiver ( 5 )

          Le Sablon, c’est pas pour nous. Où on va ? La Marolle est à côté, un peu plus bas, les bistrots n’y ferment jamais. Même si on manche plus, y a moyen de terminer la nuit en beauté. On descend un escalier de pierre bleue, et on change de monde. Toujours des pavés, mais recouverts de mousse, toujours les mêmes bicoques, mais la peinture est décrépite, on les sent habitées. Vitrines de cafés sans rideaux, un lumière jaune et agressive qui troue la rue en plusieurs points. Une 404 couleur sombre est stationnée en face d’une vitrine, Clignotant bleu allumé sur le toit. Merde !
                    - " C’est courant, ici. Pas de panique.
           Deux gars scheille zatte remontent la rue depuis le bas, en rigolant fort. Dans la bagnole il reste un type. Commentaires.
                     - "Hey, piet, t’as soif ?
                    - " Ça vaut mieux avec un pédé que tout seul, hein !
           Le flic reste stoïque. Les gars poursuivent leur trajectoire en se marrant. Trente secondes après, deux flics sortent du bistrot montent dans la bagnole. Ils se tirent, dans l’autre sens.
                     - "C’est là !
          On entre, c’est plein à craquer.. Du juqueboxe sourd une valse musette, un couple danse au milieu. Il doit avoir septante, elle soixante, ils dansent en amoureux. Aux tables, ça discute ferme en brusselaire, y a un type couché sur une banquette, en train de ronfler, des chopes partout, vides, pleines, renversées, des débris de chopes, clientèle variée, de tous les âges, certains, écroulés face à leur verre, sursautent parfois, boivent une gorgée, retombent.
                    - "Y a guère de place...
          Ah ? Un gars, coiffé d’une casquette de marin, nous fait signe et pousse un peu ses copains. Deux places libérées. Le sol est noir, faut surfer sur les plaques de bière. On s’assied sur la banquette. Le marin jette un œil sur ma caisse.
                    - "C’est quoi, là dedans ?
                    - "Violon.
          Le copain ramène deux bières. Le patron nous regarde d’un air plutôt inquiet.
- "Je lui ai demandé si on pouvait jouer, paraît qu’y vaut mieux pas, y a déjà eu deux descentes cette nuit
          Le voisin de droite sort le nez de son verre.
- "Pfff..S’y faut commencer à faire attention aux flics, on rigolerait pas souvent dans le quartier. ! Joue seulement !
J’ai rien contre. D’abord, boire. Le couple danse toujours, patinage artistique sur piste de bière croupie. La musique ne m’est pas étrangère. Ah oui, c’est l’Internationale. L’Internationale, en musette, sur un juqueboxe... Tiens, y a des nouveaux verres sur la table ou je vois double ? Je suis plus très bien le mouvement, faut dire. D’où ils viennent ? le marin, à ma gauche.
                    - "À la tienne !
          Je vide mon verre sans renverser, pas facile, les néons du plafond jouent aux hélices de ventilateur, alternativement dans un sens, puis dans l’autre, la marée doit être haute, les tables vacillent... Un autre verre... Un liquide froid et amer coule dans ma gorge, blonde bière...
          Les conversations s’entrelacent dans l’élément liquide. Le marin est vraiment marin, il a pas mal voyagé, on parle de pays lointains et chauds, de paysages et de boissons exotiques, sa petite amie, la quarantaine, a envie qu’on sorte les instruments, elle se rend pas compte, je me demande si j’arriverais encore à me lever.
          Le juqueboxe s’est arrêté. Je parviens à sortir le violon.
                    - "On joue un coup ?
                    - "On peut essayer...
          On commence, pas trop fort. Le patron fait semblant de rien. Les clients, eux, ont remarqué. Commentaires, chaleureux ou rigolards. Quelques-uns frappent des mains, des pieds aussi, ça fait splatch, splatch. La gigue des étangs de houblon. On joue « Lup lup lup de gardeville es douh », pas trop faux, y en a beaucoup qui chantent avec... Le marin s’est levé et passe entre les tables avec sa casquette. Deux autres chopes font apparition sur notre table.
                    - " Vous buvez pas vite !
          J’essaie d’expliquer que c’est pas évident de jouer et de boire en même temps, pour me consoler un grand type, seul du lieu à porter une cravate et une chemise qui dût être blanche avant la crise, remet la tournée, ça peut pas faire de tort. Le marin ramène sa casquette. De quoi payer quelques verres. On paie la tournée aux tables les plus proches. Le tourbillon s’amplifie, percé de lumières et de sons divers en surimpression du crincrin, je repère du coin de l’œil le bââs dans un numéro de claquettes, ah non, il fait des signes en montrant la fenêtre. Une bagnole dehors, insigne officiel sur la portière, gueules soupçonneuses derrière les vitres, clignotant allumé pour ceux qui n’auraient pas compris...
                    - " Merde, rastreins, les vlà co !
          On se rassied en visant bien... Les flics hésitent, puis s’en vont. Quelqu’un met une tune dans la machine à musique.
                    - "Ce coup-ci, fini !
                    - "On reviendra un autre jour. !
          Le serveur nous amène deux verres, on avait rien demandé.
                    - "De la part du patron, mais cette nuit vaut mieux pas...
          Mouvement du menton vers la rue. On avait pigé. Les verres s’entrechoquent encore et ce coup-ci j’arrive pas au bout, je m’effondre sur la table, bras croisés dans la bière. Résistance limite, et pourtant elle tourne, si si, j’en ai la preuve, des mots éjectés de conversations alentour se mettent en boule dans ma tièsse, des couleurs saugrenues se fixent sur les bulles de bière, haut et bas mais dans quel sens ? Je plonge...


                                                                                                                           Michel Donceel    ( à suivre )

Chronique d'Hiver ( 6 )

                     - "Violoneux !
           Ouais, on m’a appelé ? Je suis pas là, j’ai rien fait, j’y suis pour personne, laissez votre adresse on vous écrira.  Laissez moi cuver en paix, par pitié !
          A tout hasard, je relève la tête. Aïe, j’aurais pas dû, ça recommence à tourner. Y a une fille dans mon champ de vision. Une fille qui a l’air de me connaître. Une vague de fond submerge mes tripes.
          Anne ? Pas possible. M’a plaqué au printemps dernier, un an sans nouvelles, sans comprendre pourquoi j’avais mal.
                    - "Cherche pas, tu me connais pas...
           J’essaie de sourire. Ma tête ! Comme un 110 qui passe en 220. Je vois deux yeux au bout des miens, bleus, verts, bruns, des tas de cheveux couleur d’automne joyeusement emmêlés autour d’un sourire qui réchauffe mon océan intérieur... .De fait, je ne l’ai jamais vue auparavant...Vous venez souvent vous saouler la gueule par ici ? Vous habitez encore chez vos parents ? On est censés dire quoi ? Jamais été doué pour le boniment, et en plus je suis zatte. Les mots me désertent définitivement et ma gorge se fige....
                    - "Dis rien, c’est pas la peine, j’ai entendu ta musique, ça me suffit.
           Je sors de mon tourbillon. Comme si je me dégivrais à toute allure, la terre frémit, je parviens finalement à articuler...
                    - "Comment tu t’appelles ?
          Aïe, c’est pas ça que j’aurais dû dire. Elle vient d’encaisser une question à forte teneur en alcool, elle va s’en aller, non, elle a un verre en main...
                    - "Quelle importance ? Ici, personne ne porte son nom....je suis une fille de la nuit, si tu veux...
           Un drôle d’idée me traverse la tête...C’est ptête bien une fée. Après une nuit comme celle-ci, ça serait même pas bizarre...
                    - "C’est toi, la Morgane ?
           Elle se marre. J’ai dû taper juste, mais franchement je me sens trop bouleversé pour ajouter un son. Elle secoue les cheveux...
                     - "Non...
           Elle a l’air de beaucoup s’amuser. Je sens comme une onde, une radiation qui dissout mes nuages éthylisés.
                     - "On m’appelle Lienne, mais je viens de là-bas aussi...
           Là-bas ? Plus de doute, je suis en pleine crise de delirium. Aigu. J’y comprends que dalle, je ferme les yeux.
           L’odeur de bière et de renfermé s’estompe peu à peu. L’air change de composition, y a un goût de vent, de mer, d’océan, je respire par toutes les pores de ma peau. Odeurs de terre mouillée, de forêt, de feu de bois, de giboulées. Des sons. J’identifie une flûte, un tambour, une harpe, y a quelque chose de bizarre qui se passe. J’essaie malgré tout de faire le point mais mon cerveau est en grève, je dois être mort, je vais voir des anges. Ou des diablotins ? Je risque un œil.
           La fille. Lienne. A côté de moi, tout près, y a que le décor de changé. On est assis à même le sol sur une matière dure, comme du béton, mais fendu. De l’herbe pousse dans les crevasses, on est autour d’un feu, il y a d’autres gars et filles, et plus loin d’autres feux. La nuit est lumineuse et le ciel fourmille d’étoiles, la lune est pleine et éclaire un paysage familier. Je vois une ville que je connais bien, mais infiniment paisible, silencieuse, Pas de bruit, sauf la musique près des feux, et quelque part le hululement d’une chouette. Au milieu d’une végétation touffue émerge une vieille colonne, recouverte de lierre. Je connais. La colonne du Congrès. Les couronnes ont fini par prendre racine. J’y étais hier soir, pourtant. Maintenant, l’herbe recouvre tout, les racines disloquent les dalles de béton, des bouleaux poussent sans autorisation dans les vitrines défoncées de la Cité de l’Etat, devenue cité fantôme, les tours d’acier et de verre tiennent toujours debout, mais se réduisent à des carcasses vidées. Plus loin, dans le Parc du Botanique, d’autres feux. Je reconnais les lieux, je ne cherche plus à comprendre. Un monde s’est écroulé, j’écoute, je regarde tant que je peux, la musique salue la lune, le ciel scintille doucement. Autour du feu passe une bouteille. Je bois, de la bière, ça tient du cidre, en mieux. Une fille chante, en une langue à la fois chaude, colorée et rocailleuse, il y a d’autres lueurs dansant vers le fond de la vallée, les parcs ont débordé de leurs limites, la forêt se reconstitue.
          La musique raconte comment parfois le vent réveille les tours naufragées, et les incroyables légendes qu’on entend ailleurs, colportées par les mouettes..
          La ville n’est pas morte. Un décor s’est effondré.. Je sens la chaleur de Lienne près de moi, la douceur de ses cheveux sur ma peau, je suis cerf dans la forêt, goéland dans le ciel, le vent du Sud apporte comme une promesse, je ferme les yeux...
                    - "Eh, bouge, on nettoie !


                                                                                                                           Michel Donceel    ( à suivre )

Chronique d'Hiver ( 7 )

           Odeur de bière croupie et de bois mouillé, la tête me tourne, je vois une salle de bistrot, des gens qui se lèvent en titubant, je suis paumé, un milliard de neurones se mettent en route, aïe !
                     - "Faut t’asseoir de l’autre côté !
           Je me lève, réflexes acquis, je vacille, le serveur essaie de ranimer un type couché sur la banquette, puis renonce. Ceux qui sont pas écroulés boivent encore, je vais pisser. Il fait presque clair, dehors, entre de gros nuages noirs, le vent est doux, détrempé.
           En revenant, je vois le copain. Il émerge, une chope à la main.
                     - "Elle est partie ?
                     - "Qui ça ?
                    - "Ben, la fille rousse, là !
          Il se marre.
                    - "Tu t’es écroulé avant moi et j’ai pas vu de rousse ici, j’aurais remarqué.
          Silence.
                    - "On a bu pas mal, faut dire...
          Delirium caractérisé. Les fées, ça n’existe pas, une fois pour toutes. Des histoires de cul-terreux imbibés. Il ne me reste qu’un goût de rêve, de mer et de forêt, quelque chose de doux et de vivant comme la terre en mai, comme la caresse des grands nuages blancs qui jouent avec le soleil...Oh, pis je sais pas, moi. La bière passe mal. De l’air !
- "Bon, je vais dormir. Tu fais quoi, violoneux ?
                    - "Boh, je vais aller cuver un coup.
                    - "On remettra ça. See you !
          Je descends la rue, seul. Un quart d’heure jusqu’à ma piaule. A cette heure, y a plus que les chats qui se promènent, parfois encore quelques irréductibles dans un café. Il est six heures. Samedi matin, la ville est calme. J’y suis. Trouver la clé, ouvrir la porte. Quatre étages, puis l’apparte, sous les toits. Pas de chauffage, trois pièces, on partage les lieux à trois, une Italienne, un Noir d’Amérique Centrale, et moi...
          Personne. M’ont laissé un mot. Le proprio a fait prévenir qu’on était virés, les flics passeront vers midi, alors ils se sont tirés et me conseillent d’en faire autant. Plus qu’une semaine ou deux avant la fin de ‘hiver.
          Je fais mon paquet, y a pas grand chose à embarquer. Je suis fatigué, mal à la tête. Un coup d’œil à la boîte aux lettres en passant. Pas de nouvelles d’Anne, ni de personne, d’ailleurs. Bon, quand j’aurai la dalle, au bord de la route, j’y penserai plus. La rue de nouveau.
L’orange des néons a cédé la place au jour, il fait moins gris qu’hier. J’arrive au métro. Trams enfermés sous terre. Des gens, l’oeil vide, partent au boulot. Un samedi. Un couple discute, et rigole fort. La nuit se termine. Pour les autres, le tunnel continue. Les lumières filent des deux côtés, galaxies rouges, vertes, jaunes, je glisse dans l’espace.           Maintenant, le tram avance à l’air libre, dans des banlieues de plus en plus lointaines, clairsemées. Terminus.
          Je marche en plein air. Le ciel de tous les côtés, le ciel immense; Voici l’échangeur, déjà du trafic...
          Je lèverai le pouce. Une bagnole s’arrêtera, m’emmènera plus loin. Si le type a envie de parler, je causerai. J’aimerais autant pas. Je boufferai plus tard, en France, dans une ville de province. Il y auraune nouvelle route vers l’ouest, puis je marcherai sur des chemins de terre et d’eau. Je regarderai les bourgeons éclore. Y aura du vent, du soleil, une paix immense, et quelque part une fille plongera son regard dans le mien.
          Cette nuit, Lienne, soeur de Morgane, peut-être. Va savoir.
          Ecouter. S’ouvrir. La terre et le ciel, la lune et le vent, la mer. Les oiseaux et les sortilèges de la nuit. Les fées et les enchanteurs. Un feu et de la musique.
          Il y aura une source, jaillissant de plus en plus fort au mitan du béton effrité.
                    Il y aura la vie.


                                                                                                                           Michel Donceel    ( Fin )