11/03/2013

Siège de Saint Pierre et ronds de fumée ( 2 )

     Thomas se massa énergiquement les tempes,  d’un mouvement circulaire englobant les yeux. Il aurait bien voulu revenir un tout petit peu en arrière, quand c’était encore simple, avant que jaillisse de va savoir quel trou noir perdu dans l’immensité cette question stupide. Il n’avait pas la moindre envie de regarder en face, de voir l’air goguenard de l’autre qui l’attendait au tournant, et vas-y, explique donc à quoi ça sert, un pape. Fumée noire, fumée blanche, souvenirs d’enfance, Saint Nicolas, Urbi et Orbi, non , quoi...

   Ayano, à dire vrai, s’en foutait complètement. Il regardait par la fenêtre le ciel sombre, morose, triste, à la fois gris et brun, de cette après-midi de début mars. Et se demanda, une nouvelle fois, ce qu’il était venu foutre ici, en ce lieu qui, décidément, évoquait bien plus le monde nommé « Enfer » par ces Terriens que son village natal, verdoyant et ensoleillé. Mais bon. Fallait bien que quelqu’un se tape la corvée, au moins essayer de leur faire voir que quelque chose clochait.

 

 

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    Thomas soupira un coup et se lança.

        -Tu n’en as vraiment pas la moindre idée ?

        -Bien sûr que si. C’est un truc énorme, je le sais aussi bien que toi. Deux mille ans de votre Histoire, ça couvre. Le premier Empire, fondateur de votre soi-disant globalisation, avec son empereur-dieu, dont vos papes sont les successeurs. L’assassinat horrible d’un brave type qui aimait les femmes et la vie, et dont le tort principal était de voir la lumière du Vivant, changé par la suite en prophète pour les besoins de la Cause, vous aimez bien ça, les Causes. Et cette Cause se transformant finalement en conquête de la planète, guerres de religion, massacres et atrocités, répression impitoyable des coutumes populaires transmises par les femmes, bûchers et tortures mis en scène par des mâles frigides...

        -Pourquoi tu me poses la question, alors ?

        -Parce que c’est avec toi que je parle. Et que, de votre point de vue, tu tiens pour moi le rôle du bouc émissaire.

Il s’arrêta un moment, le temps de saisir la bouteille et de remplis, à ras bord, le verre de Thomas.

        -Bon, d’accord, tu ne le mérites pas. Si je comprend bien ce que veut dire « mériter ».

Thomas but un coup, lentement, revenant sur la pointe des pieds aux sensations basiques, refermant la porte de l’angoisse.

        -J’ai eu peur. C’est tout. Je sais pas si tu te rends compte de ce que c’est, comme charge, le coup du péché du monde.

        -Plus ou moins. Notion étrangère,. On essaie d’imaginer.

        -Evidemment. Base de notre magie noire. De l’envoûtement dans lequel nous vivons.

        -Tu veux dire que ça part de là ? Votre magie ?

        -Envoûtement, j’ai dit. Sans doute. Le mur construit entre nous et l’univers. Le labyrinthe dans lequel nous errons, aillant de meurtre en meurtre, de déni en déni, de crucifixion en massacre, de surhomme en homme nouveau

        -Et d’embrouilles en confusions...

        -Tout juste, mon pote. As-tu vu autre chose que de la confusion, toi, sur ce monde ?

        -Parfois. Dans les yeux des enfants.

        -Qui, eux, posent des questions. Mais un pape, ça sert pas à ça. Ça sert à donner des réponses. Poser des questions, c’est bon pour les mômes. Les adultes, ils ont des réponses. Quel que soit leur camp, d’ailleurs. Oppositions bidon. Ils disent, par exemple, il n’y a pas de problèmes, il n’y a que des solutions. Et ils ont réponse à tout, toujours. Jusqu’à la nausée. Jusqu’à la confusion totale.

        -Et de nouvelles guerres, sans doute ?

        -Bien sûr. Qui seront, cette fois, humanitaires. De même qu’en son temps, la conquête de l’Amérique et de l’Afrique. Conquête humanitaire. Fallait apporter la civilisation, à ces pauvres gens, perdus dans leur ignorance. Et demain, ils recommenceront. Pour les libérer de leurs préjugés. Avec la même bonne conscience, toujours. Ça aide, pour les massacres, la bonne conscience. Les uns parleront de Dieu. Les autres de la Science, ou de la Raison. Les uns parleront du Saint Esprit, les autres, des Lumières. Mais ça reste le même discours.

        -En fait, vous n’ouvrez jamais la fenêtre...

        -Parfois. Parfois, il y a comme un miracle. Le précédent, de pape, avait rassemblé dans une petite ville , en Italie, un paquet de représentants religieux, chamanes, gourous, prêtres, sorciers, prophètes – et je veux dire les vrais, ceux qui s’appuient sur les coutumes de leur propre peuple. Ils avaient prié ensemble, chacun à sa manière.

        -Je sais. C’était à Assise. La ville de Saint François.

        -C’est ça. Ce cinglé qui parlait au vent, aux oiseaux, aux loups, au soleil, à la lune. Ce gars qui parlait de sa sœur la pluie. Tu connais ?

        -On a ça, chez nous. La grande méduse.

        -Bon. C’est quoi, ce bidule ?

        -T’occupes. Et tu crois qu’un type de ce genre pourrait devenir pape ?

        -Aucune chance. Ils vont se bagarrer entre gestionnaires capitalistes, lobby homosexuel, théorie Queer, inquisiteurs traditionnels, vendeurs de reliques et autres joyeusetés du style. Et, sauf miracle, on verra sortir un nouvelle empereur romain, qui nous plongera encore un peu plus dans la barbarie. Alors, tu vois, ce genre de questions...

        -Ça te déprime...

        -Exactement. J’aimerais encore mieux parler de foot.

 

 

18/02/2013

Siège de Saint Pierre et ronds de fumée ( 1 )

        -Dis-donc, Ayano....

        -Oui ?

        -C’est-y pas du Vatican que tu as causé, la dernière fois ?

        -Possible...

Ayano ferma les yeux, fugace sourire aux lèvres, l’air du gars en train de se dire ça y est, cet emmerdeur va aborder avec ses questions à la con, pas foutu de profiter un peu du silence, de savourer tranquillement ce Saint-Chinian, acheté à prix d’or à l’épicerie du coin. Pas tout à fait du coin, l’épicerie, d’ailleurs. Un peu plus haut, à droite, en montant vers l’église. Pas mal du tout, l’épicière. Mais pourquoi fallait-il, sur cette foutue planète, que tout bon moment fût nécessairement encadré d’une transaction monétaire ?

    Thomas, quant à lui, se roulait une clope, se concentrant intensément sur ce papier qui, à tous les coups, faisait mine de se froisser entre ses doigts trop larges, sur ce tabac qu’il n’était jamais arrivé à doser du premier coup, merde, mais comment il faisait, Lucky Luke, tout en gardant une parcelle d’attention un peu intriguée, dirigée vers Ayano. Pourquoi il amenait un Saint-Chinian de première, celui-là ? Bon, après tout, pourquoi pas ? Faudrait stopper cette manie des soupçons idiots, chercher midi à quatorze heures, au lieu de se concentrer sur ce tabac qui débordait des deux côtés à la fois, c’est pas comme ça qu’il arriverait un jour à égaler Lucky Luke.

Boire, trinquer, savourer. On n’a que le bien qu’on se donne, disait sa mère.

    Ayano attrapa le tabac, le papier, et se roula une cigarette d’une seule main, sans regarder. Il revoyait l’ovale du visage de l’épicière, et son sourire amusé, au détour d’un mot.

        -Merde !

        -Quoi ?

        -Mais comment tu fais ?

D’un coup, le visage de l’épicière se dispersa, remplacé par le regard étonné, un rien envieux, que lui lançait Thomas.

        -Comment je fais quoi ? Aller au Vatican ?

        -Rouler ta clope comme ça !

Silence. Il alluma sa cigarette, puis celle de Thomas, qui continuait à le regarder, l’air vaguement dégoûté.

        -Le métier, petit, le métier.

        -Petit ? Comment ça, petit ?

        -Vais pas dire "petit homme ", quand même .

        -Tu fais chier...

Une pause. Il regardait Ayano, en train de souffler un rond de fumée parfait. Ce type ! Alors que lui n’avait jamais été capable d’expirer autre chose qu’une espèce de brouillard informe. Bref...

        -Et le Vatican, ceci dit, t’y serais pas retourné, ces derniers temps ?

        -Pourquoi donc ?

L’air sincèrement étonné.

        -T’es pas au courant, peut-être ?

        -Ah oui. Ce truc-là. Tu crois quand même pas que j’y suis pour quelque chose ?

        -Mouais. Y a des fois, je me demande. La démission du pape, puis la foudre qui frappe le dôme de la basilique, trois fois, il a dit le journaleux.

        -Tu veux que je te dise, Thomas ?

        -Je ne sais pas.

        -Alors, je dis. Petit un, tu me prends pour qui ? Votre déesse du Soleil ? Votre dieu de la Lune ? T’as quand même dû remarquer, depuis le temps, que je n’ai ni longue barbe blanche, ni trousseau d’éclairs en main. Ni même en porte-clés.

        -Ça t’arrive de te servir d’une clé, toi ?

        -Te fiche pas de moi. Je continue. Petit deux, même si j’avais le pouvoir d’intervenir, y a un truc qui fait que je peux pas m’en mêler, point barre.

        -Ah ouais ? Et ton casse dans les caves du Vatican ? Le mode d’emploi du calendrier maya ? Un mois avant la démission du Boss ?

        -Rien à voir. Ça, c’était pour l’édification du Peuple.

        -Pardon ?

        -J’ai refait mon numéro, en mieux, dans l’un ou l’autre bistrot. Et, une fois, sur le quai de la gare, pour les gens qui râlaient à cause des retards. En général, ça fait rire, et vous avez surtout besoin de rire, si vous voulez survivre encore deux ou trois ans.

        -Bon ! C’est la meilleure, ça !

        -Eh oh, Thomas, rastreins ! Si toi, t’es musicien, moi, je suis bateleur. Et quand le vent gonfle la voile, je fais mon truc. Viens pas me dire que tu fais pas pareil avec ton biniou !

     Thomas médita un instant. Il n’avait jamais envisagé que cet emmerdeur, certes sympathique, pût lui ressembler en quoi que ce soit. Comme quoi. Et son Saint-Chinian était une merveille. Qu’est-ce qu’il avait bien pu raconter à l’épicière ?

     Ayano venait de réussir un très beau rond de fumée. Finalement, y avait que ça de vrai, les ronds de fumée. Et quelques millions d’autres trucs du même tonneau. Restait un petit trois qui  se lovait dans les neurones du haut, avant-gauche, mais l’idée de l’extirper de là le fatiguait. Ces Terriens, avec leurs questions idiotes et leurs préoccupations bizarres, semblaient définitivement incapables de faire des ronds dans l’eau. Il reprit quand même.

        -Et, petit trois, j’ai une question à te poser.

Thomas, qui se balançait sur sa chaise, faillit partir en arrière et se rattrapa de justesse.

        -Une question ?

        -A quoi ça sert, au juste, un pape ? 

 

( à suivre )